Scène XII
HALI, vêtu en Espagnol, DOM PÈDRE, ADRASTE, ISIDORE.
DOM PÈDRE: Que veut cet homme-là? et qui laisse monter les
gens sans nous en venir avertir?
HALI: J'entre ici librement; mais, entre cavaliers, telle
liberté est permise. Seigneur, suis-je connu de vous?
DOM PÈDRE: Non, Seigneur.
HALI: Je suis Dom Gilles d'Avalos, et l'histoire d'Espagne vous
doit avoir instruit de mon mérite.
DOM PÈDRE: Souhaitez-vous quelque chose de moi?
HALI: Oui, un conseil sur un fait d'honneur. Je sais qu'en ces
matières il est malaisé de trouver un cavalier plus
consommé que vous; mais je vous demande pour grâce que nous
nous tirions à l'écart.
DOM PÈDRE: Nous voilà assez loin.
ADRASTE, va pour parler à Isidore; Dom Pèdre le surprend:
J'observais de près la couleur de ses yeux.
HALI, tirant Dom Pèdre: Seigneur, j'ai reçu un soufflet:
vous savez ce qu'est un soufflet, lorsqu'il se donne à main
ouverte, sur le beau milieu de la joue. J'ai ce soufflet fort sur
le cur; et je suis dans l'incertitude si, pour me venger de
l'affront, Je dois me battre avec mon homme, ou bien le faire
assassiner.
DOM PÈDRE: Assassiner, c'est le plus sûr et le plus court
chemin. Quel est votre ennemi?
HALI: Parlons bas, s'il vous plaît.
ADRASTE se met aux genoux d'Isidore, pendant que Dom Pèdre
parle à Hali: Oui, charmante Isidore, mes regards vous le
disent depuis plus de deux mois, et vous les avez entendus: je
vous aime plus que tout ce que l'on peut aimer, et je n'ai point
d'autre pensée, d'autre but, d'autre passion, que d'être
à vous toute ma vie.
ISIDORE: Je ne sais si vous dites vrai, mais vous persuadez.
ADRASTE: Mais vous persuadé-je jusqu'à vous inspirer
quelque peu de bonté pour moi?
ISIDORE: Je ne crains que d'en trop avoir.
ADRASTE: En aurez-vous assez pour consentir, belle Isidore, au
dessein que je vous ai dit?
ISIDORE: Je ne puis encore vous le dire.
ADRASTE: Qu'attendez-vous pour cela?
ISIDORE: à me résoudre.
ADRASTE: Ah! quand on aime, on se résout bientôt.
ISIDORE: Hé bien, allez, oui, j'y consens.
ADRASTE: Mais consentez-vous, dites-moi, que ce soit dès ce
moment même?
ISIDORE: Lorsqu'on est une fois résolu sur la chose,
s'arrête-t-on sur le temps?
DOM PÈDRE, à Hali: Voilà mon sentiment, et je vous baise
les mains.
HALI: Seigneur, quand vous aurez reçu quelque soufflet, je
suis homme aussi de conseil, et je pourrai vous rendre la
pareille.
DOM PÈDRE: Je vous laisse aller sans vous reconduire; mais,
entre cavaliers, cette liberté est permise.
ADRASTE: Non, il n'est rien qui puisse effacer de mon cur les
tendres témoignages. (à Dom Pèdre, apercevant Adraste
qui parle de près à Isidore) Je regardais ce petit trou
qu'elle a au côté du menton, et je croyais d'abord que ce
fût une tache. Mais C'est assez pour aujourd'hui, nous
finirons une autre fois. (Parlant à Dom Pèdre) Non, ne
regardez rien encore; faites serrer cela, je vous prie. (à
Isidore) Et vous, je vous conjure de ne vous relâcher point,
et de garder un esprit gai, pour le dessein que j'ai d'achever
notre ouvrage.
ISIDORE: Je conserverai pour cela toute la gaieté qu'il faut.