Scène dernière
ARISTE, CHRYSALE,
PHILAMINTE, BÉLISE, HENRIETTE, ARMANDE, TRISSOTIN, CLITANDRE, LE
NOTAIRE, MARTINE.
ARISTE
J'ai regret de troubler un mystère joyeux
Par le chagrin qu'il faut que j'apporte en ces lieux.
Ces deux lettres me font porteur de deux nouvelles,
Dont j'ai senti pour vous les atteintes cruelles:
L'une, pour vous, me vient de votre procureur;
L'autre, pour vous, me vient de Lyon.
PHILAMINTE
Quel malheur,
Digne de nous troubler, pourrait-on nous écrire?
ARISTE
Cette lettre en contient un que vous pouvez lire.
PHILAMINTE
Madame, j'ai prié Monsieur votre frère de vous rendre cette
lettre, qui vous dira ce que je n'ai osé vous aller dire. La
grande négligence que vous avez pour vos affaires a été
cause que le clerc de votre rapporteur ne m'a point averti, et
vous avez perdu absolument votre procès que vous deviez gagner.
CHRYSALE
Votre procès perdu!
PHILAMINTE
Vous vous troublez beaucoup!
Mon cur n'est point du tout ébranlé de ce coup.
Faites, faites paraître une âme moins commune,
À braver, comme moi, les traits de la fortune.
Le peu de soin que vous avez vous coûte quarante mille
écus, et c'est à payer cette somme, avec les dépens, que
vous êtes condamnée par arrêt de la cour.
Condamnée! Ah! ce mot est choquant, et n'est fait
Que pour les criminels.
ARISTE
Il a tort en effet,
Et vous vous êtes là justement récriée.
Il devait avoir mis que vous êtes priée,
Par arrêt de la cour, de payer au plus tôt
Quarante mille écus, et les dépens qu'il faut.
PHILAMINTE
Voyons l'autre.
CHRYSALE lit.
Monsieur, l'amitié qui me lie à Monsieur votre frère me
fait prendre intérêt à tout ce qui vous touche. Je sais
que vous avez mis votre bien entre les mains d'Argante et de
Damon, et je vous donne avis qu'en même jour ils ont fait tous
deux banqueroute.
Ô Ciel! tout à la fois perdre ainsi tout mon bien!
PHILAMINTE
Ah! quel honteux transport! Fi! tout cela n'est rien.
Il n'est pour le vrai sage aucun revers funeste,
Et perdant toute chose, à soi-même il se reste.
Achevons notre affaire, et quittez votre ennui:
Son bien nous peut suffire, et pour nous, et pour lui.
TRISSOTIN
Non, Madame: cessez de presser cette affaire.
Je vois qu'à cet hymen tout le monde est contraire,
Et mon dessein n'est point de contraindre les gens.
PHILAMINTE
Cette réflexion vous vient en peu de temps!
Elle suit de bien près, Monsieur, notre disgrâce.
TRISSOTIN
De tant de résistance à la fin je me lasse.
J'aime mieux renoncer à tout cet embarras,
Et ne veux point d'un cur qui ne se donne pas.
PHILAMINTE
Je vois, je vois de vous, non pas pour votre gloire,
Ce que jusques ici j'ai refusé de croire.
TRISSOTIN
Vous pouvez voir de moi tout ce que vous voudrez,
Et je regarde peu comment vous le prendrez.
Mais je ne suis point homme à souffrir l'infamie
Des refus offensants qu'il faut qu'ici j'essuie;
Je vaux bien que de moi l'on fasse plus de cas,
Et je baise les mains à qui ne me veut pas.
PHILAMINTE
Qu'il a bien découvert son âme mercenaire!
Et que peu philosophe est ce qu'il vient de faire!
CLITANDRE
Je ne me vante point de l'être, mais enfin
Je m'attache, Madame, à tout votre destin,
Et j'ose vous offrir avecque ma personne
Ce qu'on sait que de bien la fortune me donne.
PHILAMINTE
Vous me charmez, Monsieur, par ce trait généreux,
Et je veux couronner vos désirs amoureux.
Oui, j'accorde Henriette à l'ardeur empressée.
HENRIETTE
Non, ma mère: je change à présent de pensée.
Souffrez que je résiste à votre volonté.
CLITANDRE
Quoi? vous vous opposez à ma félicité?
Et lorsqu'à mon amour je vois chacun se rendre.
HENRIETTE
Je sais le peu de bien que vous avez, Clitandre,
Et je vous ai toujours souhaité pour époux,
Lorsqu'en satisfaisant à mes vux les plus doux,
J'ai vu que mon hymen ajustait vos affaires;
Mais lorsque nous avons les destins si contraires,
Je vous chéris assez dans cette extrémité,
Pour ne vous charger point de notre adversité.
CLITANDRE
Tout destin, avec vous, me peut être agréable;
Tout destin me serait, sans vous, insupportable.
HENRIETTE
L'amour dans son transport parle toujours ainsi.
Des retours importuns évitons le souci:
Rien n'use tant l'ardeur de ce nud qui nous lie,
Que les fâcheux besoins des choses de la vie;
Et l'on en vient souvent à s'accuser tous deux
De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux.
ARISTE
N'est-ce que le motif que nous venons d'entendre
Qui vous fait résister à l'hymen de Clitandre?
HENRIETTE
Sans cela, vous verriez tout mon cur y courir,
Et je ne fuis sa main que pour le trop chérir.
ARISTE
Laissez-vous donc lier par des chaînes si belles.
Je ne vous ai porté que de fausses nouvelles;
Et c'est un stratagème, un surprenant secours,
Que j'ai voulu tenter pour servir vos amours,
Pour détromper ma sur, et lui faire connaître
Ce que son philosophe à l'essai pouvait être.
CHRYSALE
Le Ciel en soit loué!
PHILAMINTE
J'en ai la joie au cur,
Par le chagrin qu'aura ce lâche déserteur.
Voilà le châtiment de sa basse avarice,
De voir qu'avec éclat cet hymen s'accomplisse.
CHRYSALE, à Clitandre.
Je le savais bien, moi, que vous l'épouseriez.
ARMANDE
Ainsi donc à leurs vux vous me sacrifiez?
PHILAMINTE
Ce ne sera point vous que je leur sacrifie,
Et vous avez l'appui de la philosophie,
Pour voir d'un il content couronner leur ardeur.
BÉLISE
Qu'il prenne garde au moins que je suis dans son cur:
Par un prompt désespoir souvent on se marie,
Qu'on s'en repent après tout le temps de sa vie.
CHRYSALE
Allons, Monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit,
Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit.