Scène II
PSYCHÉ, CLÉOMÈNE,
AGÉNOR.
PSYCHÉ
Cléomène, Agénor, est-ce vous que je voi?
Qui vous a ravi la lumière?
CLÉOMÈNE
La plus juste douleur qui d'un beau désespoir
Nous eût pu fournir la matière,
Cette pompe funèbre, où du sort le plus noir
Vous attendiez la rigueur la plus fière,
L'injustice la plus entière.
AGÉNOR
Sur ce même rocher où le Ciel en courroux
Vous promettait, au lieu d'époux,
Un serpent dont soudain vous seriez dévorée,
Nous tenions la main préparée
À repousser sa rage, ou mourir avec vous.
Vous le savez, Princesse; et lorsqu'à notre vue,
Par le milieu des airs vous êtes disparue,
Du haut de ce rocher, pour suivre vos beautés,
Ou plutôt pour goûter cette amoureuse joie
D'offrir pour vous au monstre une première proie,
D'amour et de douleur l'un et l'autre emportés,
Nous nous sommes précipités.
CLÉOMÈNE
Heureusement déçus au sens de votre oracle,
Nous en avons ici reconnu le miracle,
Et su que le serpent prêt à vous dévorer
Était le Dieu qui fait qu'on aime,
Et qui, tout Dieu qu'il est, vous adorant lui-même,
Ne pouvait endurer
Qu'un mortel comme nous osât vous adorer.
AGÉNOR
Pour prix de vous avoir suivie,
Nous jouissons ici d'un trépas assez doux:
Qu'avions-nous affaire de vie,
Si nous ne pouvions être à vous?
Nous revoyons ici vos charmes
Qu'aucun des deux là-haut n'aurait revus jamais,
Heureux si nous voyons la moindre de vos larmes
Honorer des malheurs que vous nous avez faits.
PSYCHÉ
Puis-je avoir des larmes de reste
Après qu'on a porté les miens au dernier point?
Unissons nos soupirs dans un sort si funeste:
Les soupirs ne s'épuisent point.
Mais vous soupireriez, Princes, pour une ingrate;
Vous n'avez point voulu survivre à mes malheurs;
Et quelque douleur qui m'abatte,
Ce n'est point pour vous que je meurs.
CLÉOMÈNE
L'avons-nous mérité, nous dont toute la flamme
N'a fait que vous lasser du récit de nos maux?
PSYCHÉ
Vous pouviez mériter, Princes, toute mon âme,
Si vous n'eussiez été rivaux.
Ces qualités incomparables
Qui de l'un et de l'autre accompagnaient les vux,
Vous rendaient tous deux trop aimables,
Pour mépriser aucun des deux.
AGÉNOR
Vous avez pu sans être injuste ni cruelle
Nous refuser un cur réservé pour un Dieu.
Mais revoyez Vénus: le Destin nous rappelle,
Et nous force à vous dire adieu.
PSYCHÉ
Ne vous donne-t-il point le loisir de me dire
Quel est ici votre séjour?
CLÉOMÈNE
Dans des bois toujours verts, où d'amour on respire,
Aussitôt qu'on est mort d'amour.
D'amour on y revit, d'amour on y soupire,
Sous les plus douces lois de son heureux empire,
Et l'éternelle nuit n'ose en chasser le jour,
Que lui-même il attire
Sur nos fantômes, qu'il inspire,
Et dont aux Enfers même il se fait une cour.
AGÉNOR
Vos envieuses surs, après nous descendues,
Pour vous perdre se sont perdues;
Et l'une et l'autre tour à tour,
Pour le prix d'un conseil qui leur coûte la vie,
À côté d'Ixion, à côté de Titye,
Souffre tantôt la roue, et tantôt le vautour.
L'amour, par les Zéphyrs, s'est fait prompte justice
De leur envenimée et jalouse malice:
Ces ministres ailés de son juste courroux,
Sous couleur de les rendre encore auprès de vous,
Ont plongé l'une et l'autre au fond d'un précipice,
Où le spectacle affreux de leurs corps déchirés
N'étale que le moindre et le premier supplice
De ces conseils dont l'artifice
Fait les maux dont vous soupirez.
PSYCHÉ
Que je les plains!
CLÉOMÈNE
Vous êtes seule à plaindre.
Mais nous demeurons trop à vous entretenir:
Adieu, puissions-nous vivre en votre souvenir!
Puissiez-vous, et bientôt, n'avoir plus rien à craindre!
Puisse, et bientôt, l'Amour vous enlever aux Cieux,
Vous y mettre à côté des Dieux,
Et, rallumant un feu qui ne se puisse éteindre,
Affranchir à jamais l'éclat de vos beaux yeux
D'augmenter le jour en ces lieux!