Scène VII
ÉRASTE, JULIE, SBRIGANI,
ORONTE.
ÉRASTE: Allons, vous viendrez malgré vous, et je veux vous
remettre entre les mains de votre père. Tenez, Monsieur,
voilà votre fille que j'ai tirée de force d'entre les mains
de l'homme avec qui elle s'enfuyait; non pas pour l'amour d'elle,
mais pour votre seule considération; car, après l'action
qu'elle a faite, je dois la mépriser, et me guérir
absolument de l'amour que j'avais pour elle.
ORONTE: Ah! infâme que tu es!
ÉRASTE: Comment? Me traiter de la sorte, après toutes les
marques d'amitié que je vous ai données! Je ne vous
blâme point de vous être soumise aux volontés de
Monsieur votre père: il est sage et judicieux dans les choses
qu'il fait, et je ne me plains point de lui de m'avoir rejeté
pour un autre. S'il a manqué à la parole qu'il m'avait
donnée, il a ses raisons pour cela. On lui a fait croire que
cet autre est plus riche que moi de quatre ou cinq mille écus;
et quatre ou cinq mille écus est un denier considérable, et
qui vaut bien la peine qu'un homme manque à sa parole; mais
oublier en un moment toute l'ardeur que je vous ai montrée,
vous laisser d'abord enflammer d'amour pour un nouveau venu, et
le suivre honteusement sans le consentement de Monsieur votre
père, après les crimes qu'on lui impute, c'est une chose
condamnée de tout le monde, et dont mon cur ne peut vous
faire d'assez sanglants reproches.
JULIE: Hé bien! oui, j'ai conçu de l'amour pour lui, et je
l'ai voulu suivre, puisque mon père me l'avait choisi pour
époux. Quoi que vous me disiez, c'est un fort honnête
homme; et tous les crimes dont on l'accuse sont faussetés
épouvantables.
ORONTE: Taisez-vous! Vous êtes une impertinente, et je sais
mieux que vous ce qui en est.
JULIE: Ce sont sans doute des pièces qu'on lui fait, et c'est
peut-être lui qui a trouvé cet artifice pour vous en
dégoûter.
ÉRASTE: Moi, je serais capable de cela!
JULIE: Oui, vous.
ORONTE: Taisez-vous! vous dis-je. Vous êtes une sotte.
ÉRASTE: Non, non, ne vous imaginez pas que j'aie aucune envie
de détourner ce mariage, et que ce soit ma passion qui m'ait
forcé à courir après vous. Je vous l'ai déjà dit,
ce n'est que la seule considération que j'ai pour Monsieur
votre père, et je n'ai pu souffrir qu'un honnête homme
comme lui fût exposé à la honte de tous les bruits qui
pourraient suivre une action comme la vôtre.
ORONTE: Je vous suis, Seigneur raste, infiniment obligé.
ÉRASTE: Adieu, Monsieur. J'avais toutes les ardeurs du monde
d'entrer dans votre alliance; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour
obtenir un tel honneur; mais j'ai été malheureux, et vous
ne m'avez pas jugé digne de cette grâce. Cela
n'empêchera pas que je ne conserve pour vous les sentiments
d'estime et de vénération où votre personne m'oblige; et
si je n'ai pu être votre gendre, au moins serai-je
éternellement votre serviteur.
ORONTE: Arrêtez, Seigneur raste. Votre procédé me touche
l'âme, et je vous donne ma fille en mariage.
JULIE: Je ne veux point d'autre mari que Monsieur de
Pourceaugnac.
ORONTE: Et je veux, moi, tout à l'heure, que tu prennes le
Seigneur raste. Çà, la main.
JULIE: Non, je n'en ferai rien.
ORONTE: Je te donnerai sur les oreilles.
ÉRASTE: Non, non, Monsieur; ne lui faites point de violence,
je vous en prie.
ORONTE: C'est à elle à m'obéir, et je sais me montrer le
maître.
ÉRASTE: Ne voyez-vous pas l'amour qu'elle a pour cet
homme-là? et voulez-vous que je possède un corps dont un
autre possédera le cur?
ORONTE: C'est un sortilége qu'il lui a donné, et vous
verrez qu'elle changera de sentiment avant qu'il soit peu.
Donnez-moi votre main. Allons.
JULIE: Je ne.
ORONTE: Ah que de bruit! Çà, votre main, vous dis-je. Ah,
ah, ah!
ÉRASTE: Ne croyez pas que ce soit pour l'amour de vous que je
vous donne la main: ce n'est que de Monsieur votre père dont
je suis amoureux, et c'est lui que j'épouse.
ORONTE: Je vous suis beaucoup obligé. Et j'augmente de dix
mille écus le mariage de ma fille. Allons, qu'on fasse venir
le notaire pour dresser le contrat.
ÉRASTE: En attendant qu'il vienne, nous pouvons jouir du
divertissement de la saison, et faire entrer les masques que le
bruit des noces de Monsieur de Pourceaugnac a attirés ici de
tous les endroits de la ville.