Scène VII
LE
NOTAIRE, BÉLINE, ARGAN.
ARGAN: Approchez, Monsieur de Bonnefoy,
approchez. Prenez un siège, s'il vous plaît. Ma femme m'a dit,
Monsieur, que vous étiez fort honnête homme, et tout à fait de
ses amis, et je l'ai chargée de vous parler pour un testament que je
veux faire.
BÉLINE: Hélas! je ne suis point capable de
parler de ces choses-là.
LE NOTAIRE: Elle m'a, Monsieur, expliqué vos intentions,
et le dessein où vous êtes pour elle; et j'ai à
vous dire là-dessus que vous ne sauriez rien donner à votre
femme par votre testament.
ARGAN: Mais pourquoi?
LE NOTAIRE: La coutume y résiste. Si vous étiez en
pays de droit écrit, cela se pourrait faire; mais à
Paris, et dans les pays coutumiers, au moins dans la plupart,
c'est ce qui ne se peut, et la disposition serait nulle. Tout
l'avantage qu'homme et femme conjoints par mariage se peuvent
faire l'un à l'autre, c'est un don mutuel entre vifs;
encore faut-il qu'il n'y ait enfants, soit des deux conjoints, ou
de l'un d'eux, lors du décès du premier mourant.
ARGAN: Voilà une coutume bien impertinente, qu'un mari ne
puisse rien laisser à une femme dont il est aimé
tendrement, et qui prend de lui tant de soin. J'aurais envie de
consulter mon avocat, pour voir comment je pourrais faire.
LE NOTAIRE: Ce n'est point à des avocats qu'il faut
aller, car ils sont d'ordinaire sévères là-dessus, et
s'imaginent que c'est un grand crime que de disposer en fraude de
la loi. Ce sont gens de difficultés, et qui sont ignorants des
détours de la conscience. Il y a d'autres personnes à
consulter, qui sont bien plus accommodantes, qui ont des
expédients pour passer doucement par-dessus la loi, et rendre
juste ce qui n'est pas permis; qui savent aplanir les
difficultés d'une affaire, et trouver des moyens d'éluder
la coutume par quelque avantage indirect. Sans cela, où en
serions-nous tous les jours? Il faut de la facilité dans
les choses; autrement nous ne ferions rien, et je ne
donnerais pas un sou de notre métier.
ARGAN: Ma femme m'avait bien dit, Monsieur, que vous
étiez Fort habile, et fort honnête homme. Comment puis-je
faire, s'il vous plaît, pour lui donner mon bien, et en
frustrer mes enfants?
LE NOTAIRE: Comment vous pouvez faire? Vous pouvez
choisir doucement un ami intime de votre femme, auquel vous
donnerez en bonne forme par votre testament tout ce que vous
pouvez; et cet ami ensuite lui rendra tout. Vous pouvez
encore contracter un grand nombre d'obligations, non suspectes,
au profit de divers créanciers, qui prêteront leur nom à
votre femme, et entre les mains de laquelle ils mettront leur
déclaration que ce qu'ils en ont fait n'a été que pour
lui faire plaisir. Vous pouvez aussi, pendant que vous êtes en
vie, mettre entre ses mains de l'argent comptant, ou des billets
que vous pourrez avoir, payables au porteur.
BÉLINE: Mon Dieu! il ne faut point vous tourmenter
de tout cela. S'il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus
rester au monde.
ARGAN: Mamie!
BÉLINE: Oui, mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre.
ARGAN: Ma chère femme!
BÉLINE: La vie ne me sera plus de rien.
ARGAN: Mamour!
BÉLINE: Et je suivrai vos pas, pour vous faire
connaître la tendresse que j'ai pour vous.
ARGAN: Mamie, vous me fendez le cur. Consolez-vous, je
vous en prie.
LE NOTAIRE: Ces larmes sont hors de saison, et les choses
n'en sont point encore là.
BÉLINE: Ah! Monsieur, vous ne savez pas ce que c'est
qu'un mari qu'on aime tendrement.
ARGAN: Tout le regret que j'aurai, si je meurs, mamie, c'est
de n'avoir point un enfant de vous. Monsieur Purgon m'avait dit
qu'il m'en ferait faire un.
LE NOTAIRE: Cela pourra venir encore.
ARGAN: Il faut faire mon testament, mamour, de la façon
que Monsieur dit; mais, par précaution, je veux vous
mettre entre les mains vingt mille francs en or, que j'ai dans le
lambris de mon alcôve, et deux billets payables au porteur,
qui me sont dus, l'un par Monsieur Damon, et l'autre par Monsieur
Gérante.
BÉLINE: Non, non, je ne veux point de tout cela! Ah!
Combien dites-vous qu'il y a dans votre alcôve?
ARGAN: Vingt mille francs, mamour.
BÉLINE: Ne me parlez point de bien, je vous prie.
Ah! de combien sont les deux billets?
ARGAN: Ils sont, mamie, l'un de quatre mille francs, et l'autre de six.
BÉLINE: Tous les biens du monde, mon ami, ne me sont rien
au prix de vous.
LE NOTAIRE: Voulez-vous que nous procédions au
testament?
ARGAN: Oui, Monsieur; mais nous serons mieux dans mon
petit cabinet. Mamour, conduisez-moi, je vous prie.
BÉLINE: Allons, mon pauvre petit fils.