ACTE III, Scène première
ARISTIONE,
IPHICRATE, TIMOCLÈS, ANAXARQUE, CLITIDAS, ÉRIPHILE, SOSTRATE,
SUITE
ARISTIONE: Les mêmes paroles toujours se présentent
à dire, il faut toujours s'écrier: "Voilà qui est
admirable, il ne se peut rien de plus beau, cela passe tout ce qu'on a jamais
vu."
TIMOCLÈS: C'est donner de trop grandes paroles, Madame,
à de petites bagatelles.
ARISTIONE: Des bagatelles comme
celles-là peuvent occuper agréablement les plus sérieuses
personnes. En vérité, ma fille, vous êtes bien obligée
à ces Princes, et vous ne sauriez assez reconnaître tous les soins
qu'ils prennent pour vous.
ÉRIPHILE: J'en ai, Madame, tout le
ressentiment qu'il est possible.
ARISTIONE: Cependant vous les faites longtemps languir sur ce
qu'ils attendent de vous. J'ai promis de ne vous point
contraindre; mais leur amour vous presse de vous déclarer, et
de ne plus traîner en longueur la récompense de leurs
services. J'ai chargé Sostrate d'apprendre doucement de vous
les sentiments de votre cur, et je ne sais pas s'il a
commencé à s'acquitter de cette commission.
ÉRIPHILE: Oui, Madame. Mais il me semble que je ne puis assez
reculer ce choix dont on me presse, et que je ne saurais le faire
sans mériter quelque blâme. Je me sens également
obligée à l'amour, aux empressements, aux services de ces
deux Princes, et je trouve une espèce d'injustice bien grande
à me montrer ingrate ou vers l'un, ou vers l'autre, par le
refus qu'il m'en faudra faire dans la préférence de son rival.
IPHICRATE: Cela s'appelle, Madame, un fort honnête compliment
pour nous refuser tous deux.
ARISTIONE: Ce scrupule, ma fille, ne doit
point vous inquiéter, et ces Princes tous deux se sont soumis il y a
longtemps à la préférence que pourra faire votre inclination.
ÉRIPHILE: L'inclination, Madame, est fort sujette à se
tromper, et des yeux désintéressés sont beaucoup plus
capables de faire un juste choix.
ARISTIONE: Vous savez que je suis engagée de parole à ne
rien prononcer là-dessus, et, parmi ces deux Princes, votre
inclination ne peut point se tromper et faire un choix qui soit mauvais.
ÉRIPHILE: Pour ne point violenter votre parole, ni mon scrupule,
agréez, Madame, un moyen que j'ose proposer.
ARISTIONE: Quoi, ma fille?
ÉRIPHILE: Que Sostrate décide de cette préférence. Vous
l'avez pris pour découvrir le secret de mon cur: souffrez
que je le prenne pour me tirer de l'embarras où je me trouve.
ARISTIONE: J'estime tant Sostrate que, soit que vous vouliez vous
servir de lui pour expliquer vos sentiments, ou soit que vous
vous en remettiez absolument à sa conduite, je fais, dis-je,
tant d'estime de sa vertu et de son jugement, que je consens, de
tout mon cur, à la proposition que vous me faites.
IPHICRATE: C'est à dire, Madame, qu'il nous faut faire notre
cour à Sostrate?
SOSTRATE: Non, Seigneur, vous n'aurez point de cour à me
faire, et, avec tout le respect que je dois aux Princesses, je
renonce à la gloire où elles veulent m'élever.
ARISTIONE: D'où vient cela, Sostrate?
SOSTRATE: J'ai des raisons, Madame, qui ne permettent pas que je
reçoive l'honneur que vous me présentez.
IPHICRATE: Craignez-vous, Sostrate, de vous faire un ennemi?
SOSTRATE: Je craindrais peu, Seigneur, les ennemis que je
pourrais me faire en obéissant à mes souveraines.
TIMOCLÈS: Par quelle raison donc refusez-vous d'accepter le
pouvoir qu'on vous donne, et de vous acquérir l'amitié d'un
Prince qui vous devrait tout son bonheur?
SOSTRATE: Par la raison que je ne suis pas en état d'accorder
à ce Prince ce qu'il souhaiterait de moi.
IPHICRATE: Quelle pourrait être cette raison?
SOSTRATE: Pourquoi me tant presser là-dessus? Peut-être
ai-je, Seigneur, quelque intérêt secret qui s'oppose aux
prétentions de votre amour. Peut-être ai-je un ami qui
brûle, sans oser le dire, d'une flamme respectueuse pour les
charmes divins dont vous êtes épris; peut-être cet ami
me fait-il tous les jours confidence de son martyre, qu'il se
plaint à moi tous les jours des rigueurs de sa destinée, et
regarde l'hymen de la Princesse ainsi que l'arrêt redoutable
qui le doit pousser au tombeau. Et si cela était, Seigneur,
serait-il raisonnable que ce fût de ma main qu'il reçût
le coup de sa mort?
IPHICRATE: Vous auriez bien la mine, Sostrate, d'être
vous-même cet ami dont vous prenez les intérêts.
SOSTRATE: Ne cherchez point, de grâce, à me rendre odieux
aux personnes qui vous écoutent: je sais me connaître,
Seigneur, et les malheureux comme moi n'ignorent pas jusques
où leur fortune leur permet d'aspirer.
ARISTIONE: Laissons cela: nous trouverons moyen de terminer
l'irrésolution de ma fille.
ANAXARQUE: En est-il un meilleur, Madame, pour terminer les
choses au contentement de tout le monde, que les lumières que le
Ciel peut donner sur ce mariage? J'ai commencé, comme je vous
ai dit, à jeter pour cela les figures mystérieuses que
notre art nous enseigne, et j'espère vous faire voir tantôt
ce que l'avenir garde à cette union souhaitée. Après cela
pourra-t-on balancer encore? La gloire et les prospérités
que le Ciel promettra ou à l'un ou à l'autre choix ne
seront-elles pas suffisantes pour le déterminer, et celui qui
sera exclus pourra-t-il s'offenser quand ce sera le Ciel qui
décidera cette préférence?
IPHICRATE: Pour moi, je m'y soumets entièrement, et je
déclare que cette voie me semble la plus raisonnable.
TIMOCLÈS: Je suis de même avis, et le Ciel ne saurait rien
faire où je ne souscrive sans répugnance.
ÉRIPHILE: Mais, Seigneur Anaxarque, voyez-vous si clair dans les
destinées, que vous ne vous trompiez jamais, et ces
prospérités et cette gloire que vous dites que le Ciel nous
promet, qui en sera caution, je vous prie?
ARISTIONE: Ma fille, vous avez une petite incrédulité qui
ne vous quitte point.
ANAXARQUE: Les épreuves, Madame, que tout le monde a vues de
l'infaillibilité de mes prédictions sont les cautions
suffisantes des promesses que je puis faire. Mais enfin, quand je
vous aurai fait voir ce que le Ciel vous marque, vous vous
réglerez là-dessus, à votre fantaisie, et ce sera à
vous à prendre la fortune de l'un ou de l'autre choix.
ÉRIPHILE: Le Ciel, Anaxarque, me marquera les deux fortunes qui
m'attendent?
ANAXARQUE: Oui, Madame, les félicités qui vous suivront, si
vous épousez l'un, et les disgrâces qui vous
accompagneront, si vous épousez l'autre.
ÉRIPHILE: Mais comme il est impossible que je les épouse tous
deux, il faut donc qu'on trouve écrit dans le Ciel, non
seulement ce qui doit arriver, mais aussi ce qui ne doit pas arriver.
CLITIDAS: Voilà mon astrologue embarrassé.
ANAXARQUE: Il faudrait vous faire, Madame, une longue discussion
des principes de l'astrologie pour vous faire comprendre cela.
CLITIDAS: Bien répondu. Madame, je ne dis point de mal de
l'astrologie: l'astrologie est une belle chose, et le Seigneur
Anaxarque est un grand homme.
IPHICRATE: La vérité de l'astrologie est une chose
incontestable, et il n'y a personne qui puisse disputer contre la
certitude de ses prédictions.
CLITIDAS: Assurément.
TIMOCLÈS: Je suis assez incrédule pour quantité de choses;
mais, pour ce qui est de l'astrologie, il n'y a rien de plus
sûr et de plus constant que le succès des horoscopes qu'elle
tire.
CLITIDAS: Ce sont des choses les plus claires du monde.
IPHICRATE: Cent aventures prédites arrivent tous les jours,
qui convainquent les plus opiniâtres.
CLITIDAS: Il est vrai.
TIMOCLÈS: Peut-on contester sur cette matière les incidents
célèbres dont les histoires nous font foi?
CLITIDAS: Il faut n'avoir pas le sens commun. Le moyen de
contester ce qui est moulé?
ARISTIONE: Sostrate n'en dit mot: quel est son sentiment là-dessus?
SOSTRATE: Madame, tous les esprits ne sont pas nés avec les
qualités qu'il faut pour la délicatesse de ces belles
sciences qu'on nomme curieuses, et il y en a de si matériels,
qu'ils ne peuvent aucunement comprendre ce que d'autres
conçoivent le plus facilement du monde. Il n'est rien de plus
agréable, Madame, que toutes les grandes promesses de ces
connaissances sublimes. Transformer tout en or, faire vivre
éternellement, guérir par des paroles, se faire aimer de
qui l'on veut, savoir tous les secrets de l'avenir, faire
descendre, comme on veut, du Ciel sur des métaux des
impressions de bonheur, commander aux démons, se faire des
armées invisibles et des soldats invulnérables: tout cela
est charmant, sans doute; et il y a des gens qui n'ont aucune
peine à en comprendre la possibilité: cela leur est le plus
aisé du monde à concevoir. Mais pour moi, je vous avoue que
mon esprit grossier a quelque peine à le comprendre et à le
croire, et j'ai toujours trouvé cela trop beau pour être
véritable. Toutes ces belles raisons de sympathie, de force
magnétique et de vertu occulte, sont si subtiles et
délicates, qu'elles échappent à mon sens matériel,
et, sans parler du reste, jamais il n'a été en ma puissance
de concevoir comme on trouve écrit dans le Ciel jusqu'aux plus
petites particularités de la fortune du moindre homme. Quel
rapport, quel commerce, quelle correspondance peut-il y avoir
entre nous et des globes éloignés de notre terre d'une
distance si effroyable? et d'où cette belle science enfin
peut-elle être venue aux hommes? Quel Dieu l'a
révélée, ou quelle expérience l'a pu former de
l'observation de ce grand nombre d'astres qu'on n'a pu voir
encore deux fois dans la même disposition?
ANAXARQUE: Il ne sera pas difficile de vous le faire concevoir.
SOSTRATE: Vous serez plus habile que tous les autres.
CLITIDAS: Il vous fera une discussion de tout cela quand vous voudrez.
IPHICRATE: Si vous ne comprenez pas les choses, au moins les
pouvez-vous croire, sur ce que l'on voit tous les jours.
SOSTRATE: Comme mon sens est si grossier, qu'il n'a pu rien
comprendre, mes yeux aussi sont si malheureux, qu'ils n'ont
jamais rien vu.
IPHICRATE: Pour moi, j'ai vu, et des choses tout à fait
convaincantes.
TIMOCLÈS: Et moi aussi.
SOSTRATE: Comme vous avez vu, vous faites bien de croire, et il
faut que vos yeux soient faits autrement que les miens.
IPHICRATE: Mais enfin la Princesse croit à l'astrologie, et il
me semble qu'on y peut bien croire après elle. Est-ce que
Madame, Sostrate, n'a pas de l'esprit et du sens?
SOSTRATE: Seigneur, la question est un peu violente. L'esprit de
la Princesse n'est pas une règle pour le mien, et son
intelligence peut l'élever à des lumières où mon sens
ne peut pas atteindre.
ARISTIONE: Non, Sostrate, je ne vous dirai rien sur quantité
de choses auxquelles je ne donne guère plus de créance que
vous. Mais pour l'astrologie, on m'a dit et fait voir des choses
si positives, que je ne la puis mettre en doute.
SOSTRATE: Madame, je n'ai rien à répondre à cela.
ARISTIONE: Quittons ce discours, et qu'on nous laisse un moment.
Dressons notre promenade, ma fille, vers cette belle grotte où
j'ai promis d'aller. Des galanteries à chaque pas!
QUATRIÈME INTERMÈDE
Huit statues, portant chacune deux flambeaux à leurs main,
sortent de leurs niches et font une danse variée de plusieurs
figures et de plusieurs belles attitudes où elles demeurent
par intervalles. ENTRÉE DE BALLET de huit Statues.