Scène II
LE DOCTEUR, LE
BARBOUILLÉ.
LE BARBOUILLÉ: Je m'en allais vous chercher pour
vous faire une prière sur une chose qui m'est d'importance.
LE
DOCTEUR: Il faut que tu sois bien mal appris, bien lourdaud, et bien mal
morigéné, mon ami, puisque tu m'abordes sans ôter ton chapeau,
sans observer rationem loci, temporis et personae. Quoi? débuter d'abord
par un discours mal digéré, au lieu de dire: Salve, vel salvus sis,
Doctor, Doctorum eruditissime! Hé! pour qui me prends-tu, mon
ami?
LE BARBOUILLÉ: Ma foi, excusez-moi: c'est que j'avais
l'esprit en écharpe, et je ne songeais pas à ce que je faisais;
mais je sais bien que vous êtes galant homme.
LE DOCTEUR: Sais-tu
bien d'où vient le mot de galant homme?
LE BARBOUILLÉ: Qu'il
vienne de Villejuif ou d'Aubervilliers, je ne m'en soucie guère.
LE DOCTEUR: Sache que le mot de galant homme vient d'élégant;
prenant le g et l'a de la dernière syllabe, cela fait ga, et puis
prenant, ajoutant un a et les deux dernières lettres, cela fait galant,
et puis ajoutant homme, cela fait galant homme. Mais encore pour qui me
prends-tu?
LE BARBOUILLÉ: Je vous prends pour un docteur. Or
çà, parlons un peu de l'affaire que je vous veux proposer. Il faut
que vous sachiez.
LE DOCTEUR: Sache auparavant que je ne suis pas
seulement un docteur, mais que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six,
sept, huit, neuf, et dix fois docteur:
1° Parce que, comme
l'unité est la base, le fondement, et le premier de tous les nombres,
aussi, moi, je suis le premier de tous les docteurs, le docte des doctes.
2° Parce qu'il y a deux facultés nécessaires pour la parfaite
connaissance de toutes choses: le sens et l'entendement; et comme je suis
tout sens et tout entendement, je suis deux fois docteur.
LE
BARBOUILLÉ: D'accord. C'est que.
LE DOCTEUR: 3° Parce que le
nombre de trois est celui de la perfection, selon Aristote; et comme je suis
parfait, et que toutes mes productions le sont aussi, je suis trois fois
docteur.
LE BARBOUILLÉ: Hé bien! Monsieur le Docteur.
LE DOCTEUR: 4° Parce que la philosophie a quatre parties: la
logique, morale, physique et métaphysique; et comme je les
possède toutes quatre, et que je suis parfaitement versé en
icelles, je suis quatre fois docteur.
LE BARBOUILLÉ: Que diable!
je n'en doute pas. Écoutez-moi donc.
LE DOCTEUR: 5° Parce
qu'il y a cinq universelles: le genre, l'espèce, la différence, le
propre et l'accident, sans la connaissance desquels il est impossible de
faire aucun bon raisonnement; et comme je m'en sers avec avantage, et que
j'en connais l'utilité, je suis cinq fois docteur.
LE
BARBOUILLÉ: Il faut que j'aie bonne patience.
LE DOCTEUR: 6°
Parce que le nombre de six est le nombre du travail; et comme je travaille
incessamment pour ma gloire, je suis six fois docteur.
LE
BARBOUILLÉ: Ho! Parle tant que tu voudras.
LE DOCTEUR: 7°
Parce que le nombre de sept est le nombre de la félicité; et comme
je possède une parfaite connaissance de tout ce qui peut rendre heureux,
et que je le suis en effet par mes talents, je me sens obligé de dire de
moi-même: O ter quatuorque beatum!
8° Parce que le nombre de
huit est le nombre de la justice, à cause de l'égalité qui se
rencontre en lui, et que la justice et la prudence avec laquelle je mesure et
pèse toutes mes actions me rendent huit fois docteur.
9° parce
qu'il y a neuf muses, et que je suis également chéri d'elles.
10° parce que, comme on ne peut passer le nombre de dix sans faire une
répétition des autres nombres, et qu'il est le nombre universel,
aussi, aussi, quand on m'a trouvé, on a trouvé le docteur
universel: je contiens en moi tous les autres docteurs. Ainsi tu vois par des
raisons plausibles, vraies, démonstratives et convaincantes, que je suis
une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, et dix fois
docteur.
LE BARBOUILLÉ: Que diable est ceci? je croyais trouver
un homme bien savant, qui me donnerait un bon conseil, et je trouve un
ramoneur de cheminée qui, au lieu de me parler, s'amuse à jouer
à la mourre. Un, deux, trois, quatre, ha, ha, ha! - Oh bien! ce n'est
pas cela: c'est que je vous prie de m'écouter, et croyez que je ne suis
pas un homme à vous faire perdre vos peines, et que si vous me
satisfaisiez sur ce que je veux de vous, je vous donnerai ce que vous
voudrez; de l'argent, si vous en voulez.
LE DOCTEUR: Hé! de
l'argent.
LE BARBOUILLÉ: Oui, de l'argent, et toute autre chose
que vous pourriez demander.
LE DOCTEUR, troussant sa robe
derrière son cul: Tu me prends donc pour un homme à qui l'argent
fait tout faire, pour un homme attaché à l'intérêt, pour
une âme mercenaire? Sache, mon ami, que quand tu me donnerais une bourse
pleine de pistoles, et que cette bourse serait dans une riche boîte,
cette boîte dans un étui précieux, cet étui dans un
coffret admirable, ce coffret dans un cabinet curieux, ce cabinet dans une
chambre magnifique, cette chambre dans un appartement agréable, cet
appartement dans un château pompeux, ce château dans une citadelle
incomparable, cette citadelle dans une ville célèbre, cette ville
dans une île fertile, cette île dans une province opulente, cette
province dans une monarchie florissante, cette monarchie dans tout le monde;
et que tu me donnerais le monde où serait cette monarchie florissante,
où serait cette province opulente, où serait cette île
fertile, où serait cette ville célèbre, où serait cette
citadelle incomparable, où serait ce château pompeux, où
serait cet appartement agréable, où serait cette chambre
magnifique, où serait ce cabinet curieux, où serait ce coffret
admirable, où serait cet étui précieux, où serait cette
riche boîte dans laquelle serait enfermée la bourse pleine de
pistoles, que je me soucierais aussi peu de ton argent et de toi que
decela.
LE BARBOUILLÉ: Ma foi, je m'y suis mépris: à
cause qu'il est vêtu comme un médecin, j'ai cru qu'il lui fallait
parler d'argent; mais puisqu'il n'en veut point, il n'y a rien de plus
aisé que de le contenter. Je m'en vais courir après lui.