Scène IV
PANCRACE, SGANARELLE.
PANCRACE: Allez, vous êtes un impertinent, mon ami, un homme ignare de
toute bonne discipline, bannissable de la république des lettres.
SGANARELLE: Ah! bon, en voici un fort à propos.
PANCRACE: Oui, je te soutiendrai par vives raisons, je te
montrerai par Aristote, le philosophe des philosophes, que tu es
un ignorant, ignorantissime, ignorantifiant et ignorantifié
par tous les cas et modes imaginables.
SGANARELLE: Il a pris querelle contre quelqu'un. Seigneur.
PANCRACE: Tu veux te mêler de raisonner, et tu ne sais pas
seulement les éléments de la raison.
SGANARELLE: La colère l'empêche de me voir. Seigneur.
PANCRACE: C'est une proposition condamnable dans toutes les
terres de la philosophie.
SGANARELLE: Il faut qu'on l'ait fort irrité. Je...
PANCRACE: Toto colo, tota via aberras.
SGANARELLE: Je baise les mains à Monsieur le Docteur.
PANCRACE: Serviteur.
SGANARELLE: Peut-on.?
PANCRACE: Sais-tu bien ce que tu as fait? Un syllogisme in balordo.
SGANARELLE: Je vous...
PANCRACE: La majeure en est inepte, la mineure
impertinente, et la conclusion ridicule.
SGANARELLE: Je...
PANCRACE: Je crèverais plutôt que d'avouer ce que tu dis;
et je soutiendrai mon opinion jusqu'à la dernière goutte de
mon encre.
SGANARELLE: Puis-je...?
PANCRACE: Oui, je défendrai cette proposition, pugnis et
calcibus, unguibus et rostro.
SGANARELLE: Seigneur Aristote, peut-on savoir ce qui vous met si
fort en colère?
PANCRACE: Un sujet le plus juste du monde.
SGANARELLE: Et quoi encore?
PANCRACE: Un ignorant m'a voulu soutenir
une proposition erronée, une proposition épouvantable, effroyable,
exécrable.
SGANARELLE: Puis-je demander ce que c'est?
PANCRACE: Ah! Seigneur Sganarelle, tout est renversé aujourd'hui, et le
monde est tombé dans une corruption générale; une licence
épouvantable règne partout; et les magistrats, qui sont
établis pour maintenir l'ordre dans cet état, devraient mourir de
honte, en souffrant un scandale aussi intolérable que celui dont je veux
parler.
SGANARELLE: Quoi donc?
PANCRACE: N'est-ce pas une chose
horrible, une chose qui crie vengeance au Ciel, que d'endurer qu'on dise
publiquement la forme d'un chapeau?
SGANARELLE: Comment?
PANCRACE: Je soutiens qu'il faut dire la figure d'un chapeau, et
non pas la forme; d'autant qu'il y a cette différence entre la
forme et la figure, que la forme est la disposition extérieure
des corps qui sont animés, et la figure, la disposition
extérieure des corps qui sont inanimés; et puisque le
chapeau est un corps inanimé, il faut dire la figure d'un
chapeau et non pas la forme. Oui, ignorant que vous êtes,
c'est comme il faut parler; et ce sont les termes exprès
d'Aristote dans le chapitre De la qualité.
SGANARELLE: Je pensais que tout fût perdu. Seigneur Docteur,
ne songez plus à tout cela. Je...
PANCRACE: Je suis dans une colère, que je ne me sens pas.
SGANARELLE: Laissez la forme et le chapeau en paix. J'ai quelque
chose à vous communiquer. Je...
PANCRACE: Impertinent
fieffé!
SGANARELLE: De grâce, remettez-vous. Je...
PANCRACE: Ignorant!
SGANARELLE: Eh! Mon Dieu! Je...
PANCRACE: Me vouloir soutenir une proposition de la sorte!
SGANARELLE: Il a tort. Je...
PANCRACE: Une proposition condamnée par Aristote!
SGANARELLE: Cela est vrai. Je...
PANCRACE: En termes exprès.
SGANARELLE: Vous avez raison. Oui, vous êtes un sot et un
impudent, de vouloir disputer contre un docteur qui sait lire et
écrire. Voilà qui est fait: je vous prie de m'écouter.
Je viens vous consulter sur une affaire qui m'embarrasse. J'ai
dessein de prendre une femme pour me tenir compagnie dans mon
ménage. La personne est belle et bien faite; elle me plaît
beaucoup, et est ravie de m'épouser. Son père me l'a
accordée; mais je crains un peu ce que vous savez, la
disgrâce dont on ne plaint personne; et je voudrais bien vous
prier, comme philosophe, de me dire votre sentiment. Eh! quel est
votre avis là-dessus?
PANCRACE: Plutôt que d'accorder qu'il faille dire la forme
d'un chapeau, j'accorderais que datur vacuum in rerum natura, et
que je ne suis qu'une bête.
SGANARELLE: La peste soit de l'homme! Eh! Monsieur le Docteur,
écoutez un peu les gens. On vous parle une heure durant, et
vous ne répondez point à ce qu'on vous dit.
PANCRACE: Je vous demande pardon. Une juste colère m'occupe l'esprit.
SGANARELLE: Eh! laissez tout cela, et prenez la peine de m'écouter.
PANCRACE: Soit. Que voulez-vous me dire?
SGANARELLE: Je veux vous parler de quelque chose.
PANCRACE: Et de quelle langue voulez-vous vous servir avec moi?
SGANARELLE: De quelle langue?
PANCRACE: Oui.
SGANARELLE: Parbleu! de la langue que j'ai dans ma bouche. Je
crois que je n'irai pas emprunter celle de mon voisin.
PANCRACE: Je vous dis: de quel idiome, de quel langage?
SGANARELLE: Ah! C'est une autre affaire.
PANCRACE: Voulez-vous me parler italien?
SGANARELLE: Non.
PANCRACE: Espagnol?
SGANARELLE: Non.
PANCRACE: Allemand?
SGANARELLE: Non.
PANCRACE: Anglais?
SGANARELLE: Non.
PANCRACE: Latin?
SGANARELLE: Non.
PANCRACE: Grec?
SGANARELLE: Non.
PANCRACE: Hébreu?
SGANARELLE: Non.
PANCRACE: Syriaque?
SGANARELLE: Non.
PANCRACE: Turc?
SGANARELLE: Non.
PANCRACE: Arabe?
SGANARELLE: Non, non, français, français, français!
PANCRACE: Ah! français!
SGANARELLE: Fort bien.
PANCRACE: Passez donc de l'autre côté; car cette oreille-ci
est destinée pour les langues scientifiques et
étrangères, et l'autre est pour la vulgaire et la maternelle.
SGANARELLE: Il faut bien des cérémonies avec ces sortes de
gens-ci!
PANCRACE: Que voulez-vous?
SGANARELLE: Vous consulter sur une petite difficulté.
PANCRACE: HA! ha! sur une difficulté de philosophie, sans doute?
SGANARELLE: Pardonnez-moi: je.
PANCRACE: Vous voulez peut-être savoir si la substance et
l'accident sont termes synonymes ou équivoques à l'égard
de l'être?
SGANARELLE: Point du tout. Je...
PANCRACE: Si la logique est un art ou une science?
SGANARELLE: Ce n'est pas cela. Je...
PANCRACE: Si elle a pour objet les trois opérations de
l'esprit, ou la troisième seulement?
SGANARELLE: Non. Je...
PANCRACE: S'il y a dix catégories, ou s'il n'y en a qu'une?
SGANARELLE: Point. Je...
PANCRACE: Si la conclusion est de l'essence du syllogisme?
SGANARELLE: Nenni. Je...
PANCRACE: Si l'essence du bien est mise dans l'appétibilité
ou dans la convenance?
SGANARELLE: Non. Je...
PANCRACE: Si le bien se réciproque avec la fin?
SGANARELLE: Eh! non. Je...
PANCRACE: Si la fin nous peut émouvoir par son être
réel, ou par son être intentionnel?
SGANARELLE: Non, non, non, non, non, de par tous les diables, non.
PANCRACE: Expliquez donc votre pensée, car je ne puis pas la
deviner.
SGANARELLE: Je vous la veux expliquer aussi; mais il faut m'écouter.
SGANARELLE, en même temps que le docteur: L'affaire que j'ai
à vous dire, c'est que j'ai envie de me marier avec une fille
qui est jeune et belle. Je l'aime fort, et l'ai demandée à
son père; mais, comme j'appréhende.
PANCRACE, en même temps que Sganarelle: La parole a été
donnée à l'homme pour expliquer sa pensée; et tout ainsi
que les pensées sont les portraits des choses, de même nos
paroles sont-elles les portraits de nos pensées. (Sganarelle
ferme la bouche du Docteur avec sa main, à plusieurs reprises;
et le Docteur continue de parler, d'abord que Sganarelle ôte
sa main.) Mais ces portraits diffèrent des autres portraits en
ce que les autres portraits sont distingués partout de leurs
originaux, et que la parole enferme en soi son original,
puisqu'elle n'est autre chose que la pensée expliquée par
un signe extérieur: d'où vient que ceux qui pensent bien
sont aussi ceux qui parlent le mieux. Expliquez-moi donc votre
pensée par la parole, qui est le plus intelligible de tous les
signes.
SGANARELLE. Il pousse le Docteur dans sa maison, et tire la porte
pour l'empêcher de sortir: Peste de l'homme!
PANCRACE, au dedans de la maison: Oui, la parole est animi index
et speculum; c'est le truchement du cur, c'est l'image de
l'âme. (Pancrace monte à la fenêtre et continue, et
Sganarelle quitte la porte.) C'est un miroir qui nous
représente naïvement les secrets les plus arcanes de nos
individus. Et puisque vous avez la faculté de ratiociner et de
parler tout ensemble, à quoi tient-il que vous ne vous serviez
de la parole pour me faire entendre votre pensée?
SGANARELLE: C'est ce que je veux faire; mais vous ne voulez pas
m'écouter.
PANCRACE: Je vous écoute, parlez.
SGANARELLE: Je dis donc, Monsieur le Docteur, que...
PANCRACE: Mais surtout soyez bref.
SGANARELLE: Je le serai.
PANCRACE: évitez la prolixité.
SGANARELLE: Hé! Monsi...
PANCRACE: Tranchez-moi votre discours d'un apophthegme à la
laconienne.
SGANARELLE: Je vous...
PANCRACE: Point d'ambages, de circonlocution. (Sganarelle, de
dépit de ne pouvoir parler, ramasse des pierres pour en casser
la tête du Docteur.) Hé quoi? Vous vous emportez, au lieu
de vous expliquer. Allez, vous êtes plus impertinent que celui
qui m'a voulu soutenir qu'il faut dire la forme d'un chapeau; et
je vous prouverai, en toute rencontre, par raisons
démonstratives et convaincantes, et par arguments in barbara,
que vous n'êtes, et ne serez jamais qu'une pécore, et que
je suis et serai toujours, in utroque jure, le Docteur Pancrace.
Le Docteur sort de la maison.
SGANARELLE: Quel diable de babillard!
PANCRACE: Homme de lettres, homme d'érudition.
SGANARELLE: Encore.
PANCRACE: Homme de suffisance, homme de capacité, (s'en
allant) homme consommé dans toutes les sciences naturelles,
morales et politiques, (revenant) homme savant, savantissime per
omnes modos et casus, (s'en allant) homme qui possède
superlative fables, mythologies et histoires, (revenant)
grammaire, poésie, rhétorique, dialectique et sophistique
(s'en allant), mathématique, arthmétique, optique,
onirocritique, physique et métaphysique, (revenant)
cosmimométrie, géométrie, architecture, spéculoire et
spéculatoire, (en s'en allant) médecine, astronomie,
astrologie, physionomie, métoposcopie, chiromancie,
géomancie, etc...
SGANARELLE: Au diable les savants qui ne veulent point écouter
les gens! On me l'avait bien dit, que son maître Aristote
n'était rien qu'un bavard. Il faut que j'aille trouver
l'autre; peut-être qu'il sera plus posé, et plus
raisonnable. Holà!