Scène II
DORIMÈNE, SGANARELLE.
DORIMÈNE: Allons, petit garçon, qu'on tienne bien ma queue,
et qu'on ne s'amuse pas à badiner.
SGANARELLE: Voici ma maîtresse qui vient. Ah! qu'elle est
agréable! Quel air! et quelle taille! Peut-il y avoir un homme
qui n'ait en la voyant des démangeaisons de se marier? Où
allez-vous, belle mignonne, chère épouse future de votre
époux futur?
DORIMÈNE: Je vais faire quelques emplettes.
SGANARELLE: Hé bien, ma belle, c'est maintenant que nous
allons être heureux l'un et l'autre. Vous ne serez plus en
droit de me rien refuser; et je pourrai faire avec vous tout ce
qu'il me plaira, sans que personne s'en scandalise. Vous allez
être à moi depuis la tête jusqu'aux pieds, et je serai
maître de tout: de vos petits yeux éveillés, de votre
petit nez fripon, de vos lèvres appétissantes, de vos
oreilles amoureuses, de votre petit menton joli, de vos petits
tétons rondelets, de votre.; enfin, toute votre personne sera
à ma discrétion, et je serai à même pour vous
caresser comme je voudrai. N'êtes-vous pas bien aise de ce
mariage, mon aimable pouponne?
DORIMÈNE: Tout à fait aise, je vous jure; car enfin la
sévérité de mon père m'a tenue jusques ici dans une
sujétion la plus fâcheuse du monde. Il y a je ne sais
combien que j'enrage du peu de liberté qu'il me donne, et j'ai
cent fois souhaité qu'il me mariât, pour sortir promptement
de la contrainte où j'étais avec lui, et me voir en état
de faire ce que je voudrai. Dieu merci, vous êtes venu
heureusement pour cela, et je me prépare désormais à me
donner du divertissement, et à réparer comme il faut le
temps que j'ai perdu. Comme vous êtes un fort galant homme, et
que vous savez comme il faut vivre, je crois que nous ferons le
meilleur ménage du monde ensemble, et que vous ne serez point
de ces maris incommodes qui veulent que leurs femmes vivent comme
des loups-garous. Je vous avoue que je ne m'accommoderais pas de
cela, et que la solitude me désespère. J'aime le jeu, les
visites, les assemblées, les cadeaux et les promenades, en un
mot, toutes les choses de plaisir, et vous devez être ravi
d'avoir une femme de mon humeur. Nous n'aurons jamais aucun
démêlé ensemble, et je ne vous contraindrai point dans
vos actions, comme j'espère que, de votre côté, vous ne
me contraindrez point dans les miennes; car, pour moi, je tiens
qu'il faut avoir une complaisance mutuelle, et qu'on ne se doit
point marier pour se faire enrager l'un l'autre. Enfin nous
vivrons, étant mariés, comme deux personnes qui savent leur
monde. Aucun soupçon jaloux ne nous troublera la cervelle; et
c'est assez que vous serez assuré de ma fidélité, comme
je serai persuadée de la vôtre. Mais qu'avez-vous? Je vous
vois tout changé de visage.
SGANARELLE: Ce sont quelques vapeurs qui me viennent de monter
à la tête.
DORIMÈNE: C'est un mal aujourd'hui qui attaque beaucoup de gens; mais
notre mariage vous dissipera tout cela. Adieu. Il me tarde déjà que
je n'aie des habits raisonnables, pour quitter vite ces guenilles. Je m'en
vais de ce pas achever d'acheter toutes les choses qu'il me faut, et je vous
envoierai les marchands.