Scène V
MONSIEUR TIBAUDIER, LE VICOMTE,
ANDRÉE, LA COMTESSE, JULIE, CRIQUET.
LA COMTESSE: Approchez,
Monsieur Tibaudier, ne craignez point d'entrer. Votre billet a été
bien reçu, aussi bien que vos poires, et voilà Madame qui parle
pour vous contre votre rival.
MONSIEUR TIBAUDIER: Je lui suis bien obligé, Madame, et si
elle a jamais quelque procès en notre siège, elle verra que
je n'oublierai pas l'honneur qu'elle me fait de se rendre
auprès de vos beautés l'avocat de ma flamme.
JULIE: Vous n'avez pas besoin d'avocat, Monsieur, et votre cause
est juste.
MONSIEUR TIBAUDIER: Ce néanmoins, Madame, bon droit a besoin
d'aide, et j'ai sujet d'appréhender de me voir supplanté
par un tel rival, et que Madame ne soit circonvenue par la
qualité de vicomte.
LE VICOMTE: J'espérais quelque chose, Monsieur Tibaudier,
avant votre billet; mais il me fait craindre pour mon amour.
MONSIEUR TIBAUDIER: Voici encore, Madame, deux petits versets, ou
couplets, que j'ai composés à votre honneur et gloire.
LE VICOMTE: Ah! je ne pensais pas que Monsieur Tibaudier fût
poète, et voilà pour m'achever que ces deux petits versets-là.
LA COMTESSE: Il veut dire deux strophes. Laquais, donnez un
siège à Monsieur Tibaudier. Un pliant, petit animal.
Monsieur Tibaudier, mettez-vous là, et nous lisez vos strophes.
MONSIEUR TIBAUDIER:
Une personne de qualité
Ravit mon âme;
Elle a de la beauté,
J'ai de la flamme;
Mais je la blâme
D'avoir de la fierté.
LE VICOMTE: Je suis perdu après cela.
LA COMTESSE: Le premier vers est beau: Une personne de qualité.
JULIE: Je crois qu'il est un peu trop long, mais on peut prendre
une licence pour dire une belle pensée.
LA COMTESSE: Voyons l'autre strophe.
MONSIEUR TIBAUDIER:
Je ne sais pas si vous doutez de mon parfait amour;
Mais je sais bien que mon cur, à toute heure,
Veut quitter sa chagrine demeure,
Pour aller par respect faire au vôtre sa cour:
Après cela pourtant, sûre de ma tendresse,
Et de ma foi, dont unique est l'espèce,
Vous devriez à votre tour,
Vous contentant d'être comtesse,
Vous dépouiller, en ma faveur, d'une peau de tigresse,
Qui couvre vos appas la nuit comme le jour.
LE VICOMTE: Me voilà supplanté, moi, par Monsieur Tibaudier.
LA COMTESSE: Ne pensez pas vous moquer: pour des vers faits dans
la province, ces vers-là sont fort beaux.
LE VICOMTE: Comment, Madame, me moquer? Quoique son rival, je
trouve ces vers admirables, et ne les appelle pas seulement deux
strophes, comme vous, mais deux épigrammes, aussi bonnes que
toutes celles de Martial.
LA COMTESSE: Quoi? Martial fait-il des vers? Je pensais qu'il ne
fît que des gants?
MONSIEUR TIBAUDIER: Ce n'est pas ce Martial-là, Madame; c'est
un auteur qui vivait il y a trente ou quarante ans.
LE VICOMTE: Monsieur Tibaudier a lu les auteurs, comme vous le
voyez. Mais allons voir, madame, si ma musique et ma comédie,
avec mes entrées de ballet, pourront combattre dans votre
esprit les progrès des deux strophes et du billet que nous
venons de voir.
LA COMTESSE: Il faut que mon fils le Comte soit de la partie; car
il est arrivé ce matin de mon château avec son
précepteur, que je vois là-dedans.