Scène première
JULIE, LE VICOMTE.
LE VICOMTE: Hé quoi? Madame, vous êtes déjà ici?
JULIE: Oui, vous en devriez rougir, Cléante, et il n'est guère
honnête à un amant de venir le dernier au rendez-vous.
LE VICOMTE: Je serais ici il y a une heure, s'il n'y avait point
de fâcheux au monde, et j'ai été arrêté, en
chemin, par un vieux importun de qualité, qui m'a demandé
tout exprès des nouvelles de la cour, pour trouver moyen de
m'en dire des plus extravagantes qu'on puisse débiter; et
c'est là, comme vous savez, le fléau des petites villes,
que ces grands nouvellistes qui cherchent partout où
répandre les contes qu'ils ramassent. Celui-ci m'a montré
d'abord deux feuilles de papier, pleines jusques aux bords d'un
grand fatras de balivernes, qui viennent, m'a-t-il dit, de
l'endroit le plus sûr du monde. Ensuite, comme d'une chose
fort curieuse, il m'a fait, avec grand mystère, une fatigante
lecture de toutes les sottises de la Gazette de Hollande, et de
là s'est jeté, à corps perdu, dans le raisonnement du
Ministère, d'où j'ai cru qu'il ne sortirait point. à
l'entendre parler, il sait les secrets du Cabinet mieux que ceux
qui les font. La politique de l'état lui laisse voir tous ses
desseins, et elle ne fait pas un pas dont il ne pénètre les
intentions. Il nous apprend les ressorts cachés de tout ce qui
se fait, nous découvre les vues de la prudence de nos voisins,
et remue, à sa fantaisie, toutes les affaires de l'Europe. Ses
intelligences même s'étendent jusques en Afrique, et en
Asie, et il est informé de tout ce qui s'agite dans le Conseil
d'en haut du Prête-Jean et du Grand Mogol.
JULIE: Vous parez votre excuse du mieux que vous pouvez, afin de
la rendre agréable, et faire qu'elle soit plus aisément reçue.
LE VICOMTE: C'est là, belle Julie, la véritable cause de
mon retardement; et si je voulais y donner une excuse galante, je
n'aurais qu'à vous dire que le rendez-vous que vous voulez
prendre peut autoriser la paresse dont vous me querellez; que
m'engager à faire l'amant de la maîtresse du logis, c'est
me mettre en état de craindre de me trouver ici le premier;
que cette feinte où je me force n'étant que pour vous
plaire, j'ai lieu de ne vouloir en souffrir la contrainte que
devant les yeux qui s'en divertissent; que j'évite le
tête-à-tête avec cette comtesse ridicule dont vous
m'embarrassez; et, en un mot, que Ne venant ici que pour vous,
j'ai toutes les raisons du monde d'attendre que vous y soyez.
JULIE: Nous savons bien que vous ne manquerez jamais d'esprit
pour donner de belles couleurs aux fautes que vous pourrez faire.
Cependant, si vous étiez venu une demi-heure plus tôt, nous
aurions profité de tous ces moments; car j'ai trouvé, en
arrivant, que la comtesse était sortie, et je ne doute point
qu'elle ne soit allée par la ville se faire honneur de la
comédie que vous me donnez sous son nom.
LE VICOMTE: Mais tout de
bon, Madame, quand voulez-vous mettre fin à cette contrainte, et me
faire moins acheter le bonheur de vous voir?
JULIE: Quand nos parents pourront être d'accord, ce que je
n'ose espérer. Vous savez, comme moi, que les démêlés
de nos deux familles ne nous permettent point de nous voir autre
part, et que mes frères, non plus que votre père, ne sont
pas assez raisonnables pour souffrir notre attachement.
LE VICOMTE: Mais pourquoi ne pas mieux jouir du rendez-vous que
leur inimitié nous laisse, et me contraindre à perdre en
une sotte feinte les moments que j'ai près de vous?
JULIE: Pour mieux cacher notre amour; et puis, à vous dire la
vérité, cette feinte dont vous parlez m'est une comédie
fort agréable, et je ne sais si celle que vous nous donnez
aujourd'hui me divertira davantage. Notre comtesse dEscarbagnas,
avec son perpétuel entêtement de qualité, est un aussi
bon personnage qu'on en puisse mettre sur le théâtre. Le
petit voyage qu'elle a fait à Paris l'a ramenée dans
Angoulême plus achevée qu'elle n'était. L'approche de
l'air de la cour a donné à son ridicule de nouveaux
agréments, et sa sottise tous les jours ne fait que croître
et embellir.
LE VICOMTE: Oui; mais vous ne considérez pas que le jeu qui
vous divertit tient mon cur au supplice, et qu'on n'est point
capable de se jouer longtemps, lorsqu'on a dans l'esprit une
passion aussi sérieuse que celle que je sens pour vous. Il est
cruel, belle Julie, que cet amusement dérobe à mon amour un
temps qu'il voudrait employer à vous expliquer son ardeur; et,
cette nuit, j'ai fait là-dessus quelques vers, que je ne puis
m'empêcher de vous réciter, sans que vous me le demandiez,
tant la démangeaison de dire ses ouvrages est un vice
attaché à la qualité de poète.
C'est trop longtemps, Iris, me mettre à la torture:
Iris, comme vous le voyez, est mis là pour Julie.
C'est trop longtemps, Iris, me mettre à la torture,
Et si je suis vos lois, je les blâme tout bas
De me forcer à taire un tourment que j'endure,
Pour déclarer un mal que je ne ressens pas.
Faut-il que vos beaux yeux, à qui je rends les armes,
Veuillent se divertir de mes tristes soupirs?
Et n'est-ce pas assez de souffrir pour vos charmes,
Sans me faire souffrir encor pour vos plaisirs?
C'en est trop à la fois que ce double martyre;
Et ce qu'il me faut taire, et ce qu'il me faut dire
Exerce sur mon cur pareille cruauté.
L'amour le met en feu, la contrainte le tue;
Et si par la pitié vous n'êtes combattue,
Je meurs et de la feinte, et de la vérité.
JULIE: Je vois que vous vous faites là bien plus maltraité
que vous n'êtes; mais c'est une licence que prennent Messieurs
les poètes de mentir de gaieté de cur, et de donner à
leurs maîtresses des cruautés qu'elles n'ont pas, pour
s'accommoder aux pensées qui leur peuvent venir. Cependant je
serai bien aise que vous me donniez ces vers par écrit.
LE VICOMTE: C'est assez de vous les avoir dits, et je dois en
demeurer là: il est permis d'être parfois assez fou pour
faire des vers, mais non pour vouloir qu'ils soient vus.
JULIE: C'est en vain que vous vous retranchez sur une fausse
modestie; on sait dans le monde que vous avez de l'esprit, et je
ne vois pas la raison qui vous oblige à cacher les vôtres.
LE VICOMTE: Mon Dieu! Madame, marchons là-dessus, s'il vous
plaît, avec beaucoup de retenue; il est dangereux dans le
monde de se mêler d'avoir de l'esprit. Il y a là dedans un
certain ridicule qu'il est facile d'attraper, et nous avons de
nos amis qui me font craindre leur exemple.
JULIE: Mon Dieu! Cléante, vous avez beau dire, je vois, avec
tout cela, que vous mourez d'envie de me les donner, et je vous
embarrasserais si je faisais semblant de ne m'en pas soucier.
LE VICOMTE: Moi, Madame? vous vous moquez, et je ne suis pas si
poète que vous pourriez bien croire, pour. Mais voici votre
Madame la comtesse dEscarbagnas; je sors par l'autre porte pour
ne la point trouver, et vais disposer tout mon monde au
divertissement que je vous ai promis.