ACTE V
ARGUMENT
Il se passait dans le cur du Prince de Messène des choses
bien différentes; la joie que lui avait donnée le Prince
d'Ithaque, en lui apprenant malicieusement qu'il était aimé
de la Princesse, l'avait obligé de l'aller trouver avec une
inconsidération que rien qu'une extrême amour ne pouvait
excuser; mais il en avait été reçu d'une manière bien
différente à ce qu'il espérait. Elle lui demanda qui lui
avait appris cette nouvelle, et quand elle eut su que ç'avait
été le Prince d'Ithaque, cette connaissance augmenta
cruellement son mal et lui fit dire à demi
désespérée, c'est un étourdi; et ce mot étourdit
si fort le Prince de Messène, qu'il sortit tout confus sans
lui pouvoir répondre. La Princesse d'un autre côté alla
trouver le Roi son père, qui venait de paraître avec le
Prince d'Ithaque, et qui lui témoignait non seulement la joie
qu'il aurait eue de le voir entrer dans son alliance, mais
l'opinion qu'il commençait d'avoir que sa fille ne le
haïssait pas. Elle ne fut pas plutôt auprès de lui que
se jetant à ses pieds, elle lui demanda pour la plus grande
faveur qu'elle en pût jamais recevoir, que le Prince d'Ithaque
n'épousât jamais la Princesse: ce qu'il lui promit
solennellement; mais il lui dit que, si elle ne voulait point
qu'il fût à une autre, il fallait qu'elle le prît pour
elle. Elle lui répondit: il ne le voudrait pas; mais d'une
manière si passionnée, qu'il était aisé de
connaître les sentiments de son cur. Alors le Prince,
quittant toute sorte de feinte, lui confessa son amour, et le
stratagème dont il s'était servi pour venir au point où
il se voyait alors par la connaissance de son humeur. La
Princesse, lui donnant la main, le Roi se tourna vers les deux
Princes de Messène et de Pyle, et leur demanda si ses deux
parentes, dont le mérite n'était pas moindre que la
qualité, ne seraient point capables de les consoler de leur
disgrâce; ils lui répondirent que l'honneur de son alliance
faisant tous leurs souhaits, ils ne pouvaient espérer une plus
heureuse fortune. Alors la joie fut si grande dans le palais
qu'elle se répandit par tous les environs.
Scène
première
LE PRINCE IPHITAS, EURYALE, MORON, AGLANTE,
CYNTHIE.
MORON: Oui, Seigneur, ce n'est point raillerie: j'en suis ce
qu'on appelle disgracié; il m'a fallu tirer mes chausses au
plus vite, et jamais vous n'avez vu un emportement plus brusque
que le sien.
LE PRINCE IPHITAS: Ah! Prince, que je devrai de grâces à ce
stratagème amoureux, s'il faut qu'il ait trouvé le secret
de toucher son cur!
EURYALE: Quelque chose, Seigneur, que l'on vienne de vous en
dire, je n'ose encore, pour moi, me flatter de ce doux espoir;
mais enfin, si ce n'est pas à moi trop de témérité
que d'oser aspirer à l'honneur de votre alliance, si ma
personne et mes états.
LE PRINCE IPHITAS: Prince, n'entrons point dans ces compliments.
Je trouve en vous de quoi remplir tous les souhaits d'un père;
et si vous avez le cur de ma fille, il ne vous manque rien.