Scène VI
LA PRINCESSE: De quelle émotion inconnue sens-je mon cur
atteint, et quelle inquiétude secrète est venue troubler
tout d'un coup la tranquillité de mon âme? Ne serait-ce
point aussi ce qu'on vient de me dire? Et, sans en rien savoir,
n'aimerais-je point ce jeune prince? Ah! si cela était, je
serais personne à me désespérer; mais il est impossible
que cela soit, et je vois bien que je ne puis pas l'aimer. Quoi?
je serais capable de cette lâcheté! J'ai vu toute la terre
à mes pieds avec la plus grande insensibilité du monde; les
respects, les hommages et les soumissions n'ont jamais pu toucher
mon âme, et la fierté et le dédain en auraient
triomphé! J'ai méprisé tous ceux qui m'ont aimée, et
j'aimerais le seul qui me méprise! Non, non, je sais bien que
je ne l'aime pas. Il n'y a pas de raison à cela. Mais si ce
n'est pas de l'amour que ce que je sens maintenant, qu'est-ce
donc que ce peut être? Et d'où vient ce poison qui me court
par toutes les veines, et ne me laisse point en repos avec
moi-même? Sors de mon cur, qui que tu sois, ennemi qui te
caches. Attaque-moi visiblement, et deviens à mes yeux la plus
affreuse bête de tous nos bois, afin que mon dard et mes
flèches me puissent défaire de toi. Ô vous, admirables
personnes, qui par la douceur de vos chants avez l'art d'adoucir
les plus fâcheuses inquiétudes, approchez-vous d'ici, de
grâce, et tâchez de charmer avec votre musique le chagrin
où je suis.