ACTE IV
ARGUMENT
La Princesse
espérant par une feinte pouvoir découvrir les sentiments du Prince
d'Ithaque, elle lui fit confidence qu'elle aimait le Prince de Messène.
Au lieu d'en paraître affligé, il lui rendit la pareille et lui fit
connaître que la Princesse sa parente lui avait donné dans la vue,
et qu'il la demanderait en mariage au Roi son père. à cette
atteinte imprévue, cette princesse perdit toute sa constance et
quoiqu'elle essayât de se contraindre devant lui, aussitôt qu'il
fut sorti, elle demanda avec tant d'empressement à sa cousine de ne
recevoir point les services de ce prince, et de ne l'épouser jamais,
qu'elle ne put le lui refuser: elle s'en plaignit même à Moron, qui
lui ayant dit assez franchement qu'elle l'aimait donc, fut chassé de sa
présence.
Scène première
EURYALE, LA PRINCESSE, MORON.
LA PRINCESSE: Prince, comme jusques ici nous avons fait
paraître une conformité de sentiments, et que le Ciel a
semblé mettre en nous mêmes attachements pour notre
liberté, et même aversion pour l'amour, je suis bien aise
de vous ouvrir mon cur, et de vous faire confidence d'un
changement dont vous serez surpris. J'ai toujours regardé
l'hymen comme une chose affreuse, et j'avais fait serment
d'abandonner plutôt la vie que de me résoudre jamais à
perdre cette liberté pour qui j'avais des tendresses si
grandes; mais enfin un moment a dissipé toutes ces
résolutions. Le mérite d'un prince m'a frappé
aujourd'hui les yeux; et mon âme tout d'un coup, comme par un
miracle, est devenue sensible aux traits de cette passion que
j'avais toujours méprisée. J'ai trouvé d'abord des
raisons pour autoriser ce changement, et je puis l'appuyer de ma
volonté de répondre aux ardentes sollicitations d'un
père, et aux vux de tout un état; mais, à vous dire
vrai, je suis en peine du jugement que vous ferez de moi, et je
voudrais savoir si vous condamnerez, ou non, le dessein que j'ai
de me donner un époux.
EURYALE: Vous pourriez faire un tel choix,
Madame, que je l'approuverais sans doute.
LA PRINCESSE: Qui croyez-vous, à votre avis, que je veuille choisir?
EURYALE: Si j'étais dans votre cur, je pourrais vous le
dire; mais comme je n'y suis pas, je n'ai garde de vous répondre.
LA PRINCESSE: Devinez pour voir, et nommez quelqu'un.
EURYALE: J'aurais trop peur de me tromper.
LA PRINCESSE: Mais encore,
pour qui souhaiteriez-vous que je me déclarasse?
EURYALE: Je sais bien, à vous dire vrai, pour qui je le souhaiterais;
mais, avant que de m'expliquer, je dois savoir votre pensée.
LA PRINCESSE: Eh bien, Prince, je veux bien vous la découvrir.
Je suis sûre que vous allez approuver mon choix; et pour ne
vous point tenir en suspens davantage, le prince de Messène
est celui de qui le mérite s'est attiré mes vux.
EURYALE: Ô Ciel!
LA PRINCESSE: Mon invention a réussi, Moron: le voilà qui
se trouble.
MORON, parlant à la Princesse: Bon, Madame. (Au Prince)
Courage, Seigneur! (à la Princesse) Il en tient. (Au Prince)
Ne vous défaites pas.
LA PRINCESSE: Ne trouvez-vous pas que j'ai raison, et que ce
prince a tout le mérite qu'on peut avoir?
MORON, au Prince: Remettez-vous et songez à répondre.
LA PRINCESSE: D'où vient, Prince, que vous ne dites mot, et
semblez interdit?
EURYALE: Je le suis, à la vérité; et j'admire, Madame,
comme le Ciel a pu former deux âmes aussi semblables en tout
que les nôtres, deux âmes en qui l'on ait vu une plus
grande conformité de sentiments, qui aient fait éclater,
dans le même temps, une résolution à braver les traits
de l'amour, et qui, dans le même moment, aient fait
paraître une égale facilité à perdre le nom
d'insensibles. Car enfin, Madame, puisque votre exemple
m'autorise, je ne feindrai point de vous dire que l'amour
aujourd'hui s'est rendu maître de mon cur, et qu'une des
princesses vos cousines, l'aimable et belle Aglante, a
renversé d'un coup d'il tous les projets de ma fierté. Je
suis ravi, Madame, que, par cette égalité de défaite,
nous n'ayons rien à nous reprocher l'un à l'autre, et je ne
doute point que, comme je vous loue infiniment de votre choix,
vous n'approuviez aussi le mien. Il faut que ce miracle éclate
aux yeux de tout le monde, et nous ne devons point différer
à nous rendre tous deux contents. Pour moi, Madame, je vous
sollicite de vos suffrages pour obtenir celle que je souhaite, et
vous trouverez bon que j'aille de ce pas en faire la demande au
prince votre père.
MORON: Ah! digne, ah! brave cur!