Scène II
EURYALE, MORON, ARBATE.
EURYALE: Ah! Moron, je te l'avoue, j'ai été enchanté; et
jamais tant de charmes n'ont frappé tout ensemble mes yeux et
mes oreilles. Elle est adorable en tout temps, il est vrai; mais
ce moment l'a emporté sur tous les autres, et des grâces
nouvelles ont redoublé l'éclat de ses beautés. Jamais
son visage ne s'est paré de plus vives couleurs, ni ses yeux
ne se sont armés de traits plus vifs et plus perçants. La
douceur de sa voix a voulu se faire paraître dans un air tout
charmant qu'elle a daigné chanter; et les sons merveilleux
qu'elle formait passaient jusqu'au fond de mon âme, et
tenaient tous mes sens dans un ravissement à ne pouvoir en
revenir. Elle a fait éclater ensuite une disposition toute
divine, et ses pieds amoureux, sur l'émail d'un tendre gazon,
traçaient d'aimables caractères qui m'enlevaient hors de
moi-même, et m'attachaient par des nuds invincibles aux doux
et justes mouvements dont tout son corps suivait les mouvements
de l'harmonie. Enfin jamais âme n'a eu de plus puissantes
émotions que la mienne; et j'ai pensé plus de vingt fois
oublier ma résolution, pour me jeter à ses pieds et lui
faire un aveu sincère de l'ardeur que je sens pour elle.
MORON: Donnez-vous-en bien de garde, Seigneur, si vous m'en
voulez croire. Vous avez trouvé la meilleure invention du
monde, et je me trompe fort si elle ne vous réussit. Les
femmes sont des animaux d'un naturel bizarre; nous les gâtons
par nos douceurs; et je crois tout de bon que nous les verrions
nous courir, sans tous ces respects et ces soumissions où les
hommes les acoquinent.
ARBATE: Seigneur, voici la Princesse qui s'est un peu
éloignée de sa suite.
MORON: Demeurez ferme au moins dans le chemin que vous avez pris.
Je m'en vais voir ce qu'elle me dira. Cependant promenez-vous ici
dans ces petites routes, sans faire aucun semblant d'avoir envie
de la joindre; et si vous l'abordez, demeurez avec elle le moins
qu'il vous sera possible.