ACTE II
ARGUMENT
Le Prince
d'Ithaque et la Princesse eurent une conversation fort galante sur la course
des chars qui se préparait. Elle avait dit auparavant à une des
princesses ses parentes que l'insensibilité du Prince d'Ithaque lui
donnait de la peine et lui était honteuse; qu'encore qu'elle ne voulut
rien aimer, il était bien fâcheux de voir qu'il n'aimait rien; et
que quoi qu'elle eût résolu de n'aller point voir les courses, elle
s'y voulait rendre, dans le dessein de tâcher à triompher de la
liberté d'un homme qui la chérissait si fort. Il était facile
de juger que le mérite de ce Prince produisait son effet ordinaire, que
ses belles qualités avaient touché ce cur superbe et
commencé à fondre une partie de cette glace qui avait
résisté jusques alors à toutes les ardeurs de l'Amour; et plus
il affectait (par le conseil de Moron, qu'il avait gagné, et qui
connaissait fort le cur de la Princesse) de paraître insensible,
quoiqu'il ne fût que trop amoureux, plus la Princesse se mettait dans la
tête de l'engager, quoiqu'elle n'eût pas fait dessein de s'engager
elle-même. Les Princes de Messène et de Pyle prirent lors
congé d'elle pour s'aller préparer aux courses, et lui parlant de
l'espérance qu'ils avaient de vaincre, par le désir qu'ils
sentaient de lui plaire. Celui d'Ithaque lui témoigna au contraire, que
n'ayant jamais rien aimé, il allait essayer de vaincre pour sa propre
satisfaction, ce qui la piqua encore davantage à vouloir soumettre un
cur déjà assez soumis, mais qui savait déguiser ses
sentiments le mieux du monde.
Scène première
LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE.
LA PRINCESSE
Oui, j'aime à demeurer dans ces paisibles lieux:
On n'y découvre rien qui n'enchante les yeux;
Et de tous nos palais la savante structure
Cède aux simples beautés qu'y forme la nature.
Ces arbres, ces rochers, cette eau, ces gazons frais
Ont pour moi des appas à ne lasser jamais.
AGLANTE
Je chéris comme vous ces retraites tranquilles,
Où l'on se vient sauver de l'embarras des villes.
De mille objets charmants ces lieux sont embellis;
Et ce qui doit surprendre, est qu'aux portes d'Elis
La douce passion de fuir la multitude
Rencontre une si belle et vaste solitude.
Mais, à vous dire vrai, dans ces jours éclatants,
Vos retraites ici me semblent hors de temps;
Et c'est fort maltraiter l'appareil magnifique
Que chaque prince a fait pour la fête publique.
Ce spectacle pompeux de la course des chars
Devrait bien mériter l'honneur de vos regards.
LA PRINCESSE
Quel droit ont-ils chacun d'y vouloir ma présence?
Et que dois-je, après tout, à leur magnificence?
Ce sont soins que produit l'ardeur de m'acquérir,
Et mon cur est le prix qu'ils veulent tous courir.
Mais quelque espoir qui flatte un projet de la sorte,
Je me tromperai fort si pas un d'eux l'emporte.
CYNTHIE
Jusques à quand ce cur veut-il s'effaroucher
Des innocents desseins qu'on a de le toucher,
Et regarder les soins que pour vous on se donne
Comme autant d'attentats contre votre personne?
Je sais qu'en défendant le parti de l'amour,
On s'expose chez vous à faire mal sa cour;
Mais ce que par le sang j'ai l'honneur de vous être
S'oppose aux duretés que vous faites paraître,
Et je ne puis nourrir d'un flatteur entretien
Vos résolutions de n'aimer jamais rien.
Est-il rien de plus beau que l'innocente flamme
Qu'un mérite éclatant allume dans une âme?
Et serait-ce un bonheur de respirer le jour,
Si d'entre les mortels on bannissait l'amour?
Non, non, tous les plaisirs se goûtent à le suivre,
Et vivre sans aimer n'est pas proprement vivre.
AVIS: Le dessein de l'auteur était de traiter ainsi toute la
comédie. Mais un commandement du Roi qui pressa cette affaire
l'obligea d'achever tout le reste en prose, et de passer
légèrement sur plusieurs scènes qu'il aurait étendues
davantage s'il avait eu plus de loisir.
AGLANTE: Pour moi, je tiens
que cette passion est la plus agréable affaire de la vie; qu'il est
nécessaire d'aimer pour vivre heureusement, et que tous les plaisirs
sont fades, s'il ne s'y mêle un peu d'amour.
LA PRINCESSE: Pouvez-vous bien toutes deux, étant ce que vous
êtes, prononcer ces paroles? et ne devez-vous pas rougir
d'appuyer une passion qui n'est qu'erreur, que faiblesse et
qu'emportement, et dont tous les désordres ont tant de
répugnance avec la gloire de notre sexe? J'en prétends
soutenir l'honneur jusqu'au dernier moment de ma vie, et ne veux
point du tout me commettre à ces gens qui font les esclaves
auprès de nous, pour devenir un jour nos tyrans. Toutes ces
larmes, tous ces soupirs, tous ces hommages, tous ces respects
sont des embûches qu'on tend à notre cur, et qui souvent
l'engagent à commettre des lâchetés. Pour moi, quand je
regarde certains exemples, et les bassesses épouvantables
où cette passion ravale les personnes sur qui elle étend sa
puissance, je sens tout mon cur qui s'émeut; et je ne puis
souffrir qu'une âme qui fait profession d'un peu de fierté,
ne trouve pas une honte horrible à de telles faiblesses.
CYNTHIE: Eh! Madame, il est de certaines faiblesses qui ne sont
point honteuses, et qu'il est beau même d'avoir dans les plus
hauts degrés de gloire. J'espère que vous changerez un jour
de pensée; et s'il plaît au Ciel, nous verrons votre cur
avant qu'il soit peu.
LA PRINCESSE: Arrêtez, n'achevez pas ce souhait étrange.
J'ai une Horreur trop invincible pour ces sortes d'abaissements;
et si jamais j'étais capable d'y descendre, je serais personne
sans doute à ne me le point pardonner.
AGLANTE: Prenez garde, Madame, l'Amour sait se venger des
mépris que l'on fait de lui, et peut-être.
LA PRINCESSE: Non, non. Je brave tous ses traits; et le grand
pouvoir qu'on lui donne n'est rien qu'une chimère, qu'une
excuse des faibles cours, qui le font invincible pour autoriser
leur faiblesse.
CYNTHIE: Mais enfin toute la terre reconnaît sa puissance, et
vous voyez que les Dieux même sont assujettis à son empire.
On nous fait voir que Jupiter n'a pas aimé pour une fois, et
que Diane même, dont vous affectez tant l'exemple, n'a pas
rougi de pousser des soupirs d'amour.
LA PRINCESSE: Les croyances publiques sont toujours mêlées
d'erreur: les Dieux ne sont point faits comme se les fait le
vulgaire; et c'est leur manquer de respect que de leur attribuer
les faiblesses des hommes.