Scène VI
DOM JUAN, DONE ELVIRE, RAGOTIN,
SGANARELLE.
RAGOTIN: Monsieur, voici une dame voilée qui vient
vous parler.
DOM JUAN: Que pourrait-ce être?
SGANARELLE: Il faut voir.
DONE ELVIRE: Ne soyez point surpris, Dom Juan, de me voir à
cette heure et dans cet équipage. C'est un motif pressant qui
m'oblige à cette visite, et ce que j'ai à vous dire ne veut
point du tout de retardement. Je ne viens point ici pleine de ce
courroux que j'ai tantôt fait éclater, et vous me voyez
bien changée de ce que j'étais ce matin. Ce n'est plus
cette Done Elvire qui faisait des vux contre vous, et dont
l'âme irritée ne jetait que menaces et ne respirait que
vengeance. Le Ciel a banni de mon âme toutes ces indignes
ardeurs que je sentais pour vous, tous ces transports tumultueux
d'un attachement criminel, tous ces honteux emportements d'un
amour terrestre et grossier; et il n'a laissé dans mon cur
pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des
sens, une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout,
qui n'agit point pour soi, et ne se met en peine que de votre
intérêt.
DOM JUAN, à Sganarelle: Tu pleures, je pense.
SGANARELLE: Pardonnez-moi.
DONE ELVIRE: C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici
pour votre bien, pour vous faire part d'un avis du Ciel, et
tâcher de vous retirer du précipice où vous courez. Oui,
Dom Juan, je sais tous les déréglements de votre vie, et ce
même Ciel qui m'a touché le cur et fait jeter les yeux
sur les égarements de ma conduite, m'a inspiré de vous
venir trouver, et de vous dire, de sa part, que vos offenses ont
épuisé sa miséricorde, que sa colère redoutable est
prête de tomber sur vous, qu'il est en vous de l'éviter par
un prompt repentir, et que peut-être vous n'avez pas encore un
jour à vous pouvoir soustraire au plus grand de tous les
malheurs. Pour moi, je ne tiens plus à vous par aucun
attachement du monde; je suis revenue, grâces au Ciel, de
toutes mes folles pensées; ma retraite est résolue, et je
ne demande qu'assez de vie pour pouvoir expier la faute que j'ai
faite, et mériter, par une austère pénitence, le pardon
de l'aveuglement où m'ont plongée les transports d'une
passion condamnable. Mais, dans cette retraite, j'aurais une
douleur extrême qu'une personne que j'ai chérie tendrement
devînt un exemple funeste de la justice du Ciel; et ce me sera
une joie incroyable si je puis vous porter à détourner de
dessus votre tête l'épouvantable coup qui vous menace. De
grâce, Dom Juan, accordez-moi, pour dernière faveur, cette
douce consolation; ne me refusez point votre salut, que je vous
demande avec larmes; et si vous n'êtes point touché de
votre intérêt, soyez-le au moins de mes prières, et
m'épargnez le cruel déplaisir de vous voir condamner à
des supplices éternels.
SGANARELLE: Pauvre femme!
DONE ELVIRE: Je vous ai aimé avec une tendresse extrême,
rien au monde ne m'a été si cher que vous; j'ai oublié
mon devoir pour vous, j'ai fait toutes choses pour vous; et toute
la récompense que je vous en demande, c'est de corriger votre
vie, et de prévenir votre perte. Sauvez-vous, je vous prie, ou
pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore une fois,
Dom Juan, je vous le demande avec larmes; et si ce n'est assez
des larmes d'une personne que vous avez aimée, je vous en
conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher.
SGANARELLE: Cur de tigre!
DONE ELVIRE: Je m'en vais, après ce discours, et voilà tout
ce que j'avais à vous dire.
DOM JUAN: Madame, il est tard, demeurez ici: on vous y logera le
mieux qu'on pourra.
DONE ELVIRE: Non, Dom Juan, ne me retenez pas davantage.
DOM JUAN: Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.
ELVIRE: Non, vous dis-je, ne perdons point de temps en discours
superflus. Laissez-moi vite aller, ne faites aucune instance pour
me conduire, et songez seulement à profiter de mon avis.