Scène III
ÉRASTE, LUCILE, MARINETTE,
GROS-RENÉ.
MARINETTE
Je l'aperçois encor; mais ne
vous rendez point.
LUCILE
Ne me soupçonne pas d'être
faible à ce point.
MARINETTE
Il vient à nous.
ÉRASTE
Non, non, ne croyez pas, Madame,
Que je revienne encor vous parler de ma flamme.
C'en est fait; je me veux guérir, et connais bien
Ce que de votre cur a possédé le mien.
Un courroux si constant pour l'ombre d'une offense
M'a trop bien éclairci de votre indifférence,
Et je dois vous montrer que les traits du mépris
Sont sensibles surtout aux généreux esprits.
Je l'avouerai, mes yeux observaient dans les vôtres
Des charmes qu'ils n'ont point trouvés dans tous les autres,
Et le ravissement où j'étais de mes fers
Les aurait préférés à des sceptres offerts:
Oui, mon amour pour vous, sans doute, était extrême;
Je vivais tout en vous; et, je l'avouerai même,
Peut-être qu'après tout j'aurai, quoiqu'outragé,
Assez de peine encore à m'en voir dégagé:
Possible que, malgré la cure qu'elle essaie,
Mon âme saignera longtemps de cette plaie,
Et qu'affranchi d'un joug qui faisait tout mon bien,
Il faudra me résoudre à n'aimer jamais rien;
Mais enfin il n'importe, et puisque votre haine
Chasse un cur tant de fois que l'amour vous ramène,
C'est la dernière ici des importunités
Que vous aurez jamais de mes vux rebutés.
LUCILE
Vous pouvez faire aux miens la grâce toute entière,
Monsieur, et m'épargner encor cette dernière.
ÉRASTE
Hé bien, Madame, hé bien, ils seront satisfaits!
Je romps avecque vous, et j'y romps pour jamais,
Puisque vous le voulez: que je perde la vie
Lorsque de vous parler je reprendrai l'envie!
LUCILE
Tant mieux, c'est m'obliger.
ÉRASTE
Non, non, n'ayez pas peur
Que je fausse parole: eussé-je un faible cur
Jusques à n'en pouvoir effacer votre image,
Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage
De me voir revenir.
LUCILE
Ce serait bien en vain.
ÉRASTE
Moi-même de cent coups je percerais mon sein,
Si j'avais jamais fait cette bassesse insigne,
De vous revoir après ce traitement indigne.
LUCILE
Soit donc, n'en parlons plus.
ÉRASTE
Oui, oui, n'en parlons plus;
Et pour trancher ici tous propos superflus,
Et vous donner, ingrate, une preuve certaine
Que je veux, sans retour, sortir de votre chaîne,
Je ne veux rien garder qui puisse retracer
Ce que de mon esprit il me faut effacer.
Voici votre portrait: il présente à la vue
Cent charmes éclatants dont vous êtes pourvue;
Mais il cache sous eux cent défauts aussi grands,
Et c'est un imposteur enfin que je vous rends.
GROS-RENÉ
Bon.
LUCILE
Et moi, pour vous suivre au dessein de tout rendre,
Voilà le diamant que vous m'aviez fait prendre.
MARINETTE
Fort bien.
ÉRASTE
Il est à vous encor ce bracelet.
LUCILE
Et cette agate à vous, qu'on fit mettre en cachet.
ÉRASTE lit.
"Vous m'aimez d'une amour extrême,
Éraste, et de mon cur voulez être éclairci:
Si je n'aime Éraste de même,
Au moins aimé-je fort qu'Éraste m'aime ainsi.
"Lucile."
ÉRASTE continue.
Vous m'assuriez par là d'agréer mon service?
C'est une fausseté digne de ce supplice.
LUCILE lit.
"J'ignore le destin de mon amour ardente,
Et jusqu'à quand je souffrirai;
Mais je sais, Ô beauté charmante,
Que toujours je vous aimerai.
Éraste."
(Lucile continue.)
Voilà qui m'assurait à jamais de vos feux?
Et la main et la lettre ont menti toutes deux.
GROS-RENÉ
Poussez.
ÉRASTE
Elle est de vous; suffit: même fortune.
MARINETTE
Ferme.
LUCILE
J'aurais regret d'en épargner aucune.
GROS-RENÉ
N'ayez pas le dernier.
MARINETTE
Tenez bon jusqu'au bout.
LUCILE
Enfin, voilà le reste.
ÉRASTE
Et, grâce au Ciel, c'est tout.
Que sois-je exterminé, si je ne tiens parole!
LUCILE
Me confonde le Ciel, si la mienne est frivole!
ÉRASTE
Adieu donc.
LUCILE
Adieu donc.
MARINETTE
Voilà qui va des mieux.
GROS-RENÉ
Vous triomphez.
MARINETTE
Allons, ôtez-vous de ses yeux.
GROS-RENÉ
Retirez-vous après cet effort de courage.
MARINETTE
Qu'attendez-vous encor?
GROS-RENÉ
Que faut-il davantage?
ÉRASTE
Ha! Lucile, Lucile, un cur comme le mien
Se fera regretter, et je le sais fort bien.
LUCILE
Éraste, Éraste, un cur fait comme est fait le vôtre
Se peut facilement réparer par un autre.
ÉRASTE
Non, non: cherchez partout, vous n'en aurez jamais
De si passionné pour vous, je vous promets.
Je ne dis pas cela pour vous rendre attendrie:
J'aurais tort d'en former encore quelque envie.
Mes plus ardents respects n'ont pu vous obliger;
Vous avez voulu rompre: il n'y faut plus songer;
Mais personne, après moi, quoi qu'on vous fasse entendre,
N'aura jamais pour vous de passion si tendre.
LUCILE
Quand on aime les gens, on les traite autrement;
On fait de leur personne un meilleur jugement.
ÉRASTE
Quand on aime les gens, on peut, de jalousie,
Sur beaucoup d'apparence, avoir l'âme saisie;
Mais alors qu'on les aime, on ne peut en effet
Se résoudre à les perdre, et vous, vous l'avez fait.
LUCILE
La pure jalousie est plus respectueuse.
ÉRASTE
On voit d'un il plus doux une offense amoureuse.
LUCILE
Non, votre cur, Éraste, était mal enflammé.
ÉRASTE
Non, Lucile, jamais vous ne m'avez aimé.
LUCILE
Eh! je crois que cela faiblement vous soucie.
Peut-être en serait-il beaucoup mieux pour ma vie,
Si je... Mais laissons là ces discours superflus:
Je ne dis point quels sont mes pensers là-dessus.
ÉRASTE
Pourquoi?
LUCILE
Par la raison que nous rompons ensemble,
Et que cela n'est plus de saison, ce me semble.
ÉRASTE
Nous rompons?
LUCILE
Oui, vraiment: quoi? n'en est-ce pas fait?
ÉRASTE
Et vous voyez cela d'un esprit satisfait?
LUCILE
Comme vous.
ÉRASTE
Comme moi?
LUCILE
Sans doute: c'est faiblesse
De faire voir aux gens que leur perte nous blesse.
ÉRASTE
Mais, cruelle, c'est vous qui l'avez bien voulu.
LUCILE
Moi? Point du tout; c'est vous qui l'avez résolu.
ÉRASTE
Moi? Je vous ai cru là faire un plaisir extrême.
LUCILE
Point: vous avez voulu vous contenter vous-même.
ÉRASTE
Mais si mon cur encor revoulait sa prison,.
Si, tout fâché qu'il est, il demandait pardon?.
LUCILE
Non, non, n'en faites rien: ma faiblesse est trop grande,
J'aurais peur d'accorder trop tôt votre demande.
ÉRASTE
Ha! vous ne pouvez pas trop tôt me l'accorder,
Ni moi sur cette peur trop tôt le demander.
Consentez-y, Madame: une flamme si belle
Doit, pour votre intérêt, demeurer immortelle.
Je le demande enfin: me l'accorderez-vous,
Ce pardon obligeant?
LUCILE
Remenez-moi chez nous.