Scène VIII
ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, MONSIEUR ET MADAME DE
SOTENVILLE, GEORGE DANDIN.
ANGÉLIQUE: Adieu. J'ai peur qu'on ne vous surprenne ici, et
j'ai quelques mesures à garder.
CLITANDRE: Promettez-moi donc, Madame, que je pourrai vous parler
cette nuit.
ANGÉLIQUE: J'y ferai mes efforts.
GEORGE DANDIN: Approchons doucement par derrière, et
tâchons de n'être point vus.
CLAUDINE: Ah! Madame, tout est perdu: voilà votre père et
votre mère, accompagnés de votre mari.
CLITANDRE: Ah Ciel!
ANGÉLIQUE: Ne faites pas semblant de rien, et me laissez faire
tous deux. Quoi? vous osez en user de la sorte, après
l'affaire de tantôt; et c'est ainsi que vous dissimulez vos
sentiments? On me vient rapporter que vous avez de l'amour pour
moi, et que vous faites des desseins de me solliciter; j'en
témoigne mon dépit, et m'explique à vous clairement en
présence de tout le monde; vous niez hautement la chose, et me
donnez parole de n'avoir aucune pensée de m'offenser; et
cependant, le même jour, vous prenez la hardiesse de venir
chez moi me rendre visite, de me dire que vous m'aimez, et de me
faire cent sots contes pour me persuader de répondre à vos
extravagances: comme si j'étais femme à violer la foi que
j'ai donnée à un mari, et m'éloigner jamais de la vertu
que mes parents m'ont enseignée. Si mon père savait cela,
il vous apprendrait bien à tenter de ces entreprises. Mais une
honnête femme n'aime point les éclats; je n'ai garde de lui
en rien dire, et je veux vous montrer que, toute femme que je
suis, j'ai assez de courage pour me venger moi-même des
offenses que l'on me fait. L'action que vous avez faite n'est pas
d'un gentilhomme, et ce n'est pas en gentilhomme aussi que je
veux vous traiter. Elle prend un bâton et bât son mari, au
lieu de Clitandre, qui se met entre-deux.
CLITANDRE: Ah! ah! ah! ah! ah! doucement. Puis il s'enfuit.
CLAUDINE: Fort, Madame, frappez comme il faut.
ANGÉLIQUE, faisant semblant de parler à Clitandre: S'il
vous demeure quelque chose sur le cur, je suis pour vous
répondre.
CLAUDINE: Apprenez à qui vous vous jouez.
ANGÉLIQUE: Ah mon père, vous êtes là!
MONSIEUR DE SOTENVILLE: Oui, ma fille, et je vois qu'en sagesse
et en courage tu te montres un digne rejeton de la maison de
Sotenville. Viens çà, approche-toi que je t'embrasse.
MADAME DE SOTENVILLE: Embrasse-moi aussi, ma fille. Las! je
pleure de joie, et reconnais mon sang aux choses que tu viens de faire.
MONSIEUR DE SOTENVILLE: Mon gendre, que vous devez être ravi,
et que cette aventure est pour vous pleine de douceurs! Vous
aviez un juste sujet de vous alarmer; mais vos soupçons se
trouvent dissipés le plus avantageusement du monde.
MADAME DE SOTENVILLE: Sans doute, notre gendre, vous devez
maintenant être le plus content des hommes.
CLAUDINE: Assurément. Voilà une femme, celle-là. Vous
êtes trop heureux de l'avoir, et vous devriez baiser les pas
où elle passe.
GEORGE DANDIN: Euh! traîtresse!
MONSIEUR DE SOTENVILLE: Qu'est-ce, mon gendre? que ne
remerciez-vous un peu votre femme de l'amitié que vous voyez
qu'elle montre pour vous?
ANGÉLIQUE: Non, non, mon père, il n'est pas nécessaire.
Il ne m'a aucune obligation de ce qu'il vient de voir, et tout ce
que j'en fais n'est que pour l'amour de moi-même.
MONSIEUR DE SOTENVILLE: Où allez-vous, ma fille?
ANGÉLIQUE: Je me retire, mon père, pour ne me voir point
obligée à recevoir ses compliments.
CLAUDINE: Elle a raison d'être en colère. C'est une femme
qui mérite d'être adorée, et vous ne la traitez pas
comme vous devriez.
GEORGE DANDIN: Scélérate!
MONSIEUR DE SOTENVILLE: C'est un petit ressentiment de l'affaire
de tantôt, et cela se passera avec un peu de caresse que vous
lui ferez. Adieu, mon gendre, vous voilà en état de ne vous
plus inquiéter. Allez-vous-en faire la paix ensemble, et
tâchez de l'apaiser par des excuses de votre emportement.
MADAME DE SOTENVILLE: Vous devez considérer que c'est une
fille élevée à la vertu, et qui n'est point
accoutumée à se voir soupçonner d'aucune vilaine action.
Adieu. Je suis ravie de voir vos désordres finis et des
transports de joie que vous doit donner sa conduite.
GEORGE DANDIN: Je ne dis mot, car je ne gagnerais rien à
parler, jamais il ne s'est rien vu d'égal à ma disgrâce.
Oui, j'admire mon malheur, et la subtile adresse de ma carogne de
femme pour se donner toujours raison, et me faire avoir tort.
Est-il possible que toujours j'aurai du dessous avec elle, que
les apparences toujours tourneront contre moi, et que je ne
parviendrai point à convaincre mon effrontée? Ô Ciel,
seconde mes desseins, et m'accorde la grâce de faire voir aux
gens que l'on me déshonore.