Scène première
URANIE, ÉLISE.
URANIE: Quoi? Cousine, personne ne t'est venu rendre visite?
ÉLISE: Personne du monde.
URANIE: Vraiment, voilà qui
m'étonne, que nous ayons été seules l'une et l'autre tout
aujourd'hui.
ÉLISE: Cela m'étonne aussi, car ce n'est guère notre
coutume; et votre maison, Dieu merci, est le refuge ordinaire de
tous les fainéants de la cour.
URANIE: L'après-dînée, à dire vrai, m'a semblé
fort longue.
ÉLISE: Et moi, je l'ai trouvée fort courte.
URANIE: C'est que les beaux esprits, cousine, aiment la solitude.
ÉLISE: Ah! très humble servante au bel esprit; vous savez
que ce n'est pas là que je vise.
URANIE: Pour moi, j'aime la compagnie, je l'avoue.
ÉLISE: Je l'aime aussi, mais je l'aime choisie; et la
quantité des sottes visites qu'il vous faut essuyer parmi les
autres est cause bien souvent que je prends plaisir d'être
seule.
URANIE: La délicatesse est trop grande, de ne pouvoir souffrir
que des gens triés.
ÉLISE: Et la complaisance est trop générale, de souffrir
indifféremment toutes sortes de personnes.
URANIE: Je goûte ceux qui sont raisonnables, et me divertis
des extravagants.
ÉLISE: Ma foi, les extravagants ne vont guère loin sans
vous ennuyer, et la plupart de ces gens-là ne sont plus
plaisants dès la seconde visite. Mais à propos
d'extravagants, ne voulez-vous pas me défaire de votre marquis
incommode? Pensez-vous me le laisser toujours sur les bras, et
que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles?
URANIE: Ce langage est à la mode, et l'on le tourne en
plaisanterie à la cour.
ÉLISE: Tant pis pour ceux qui le font, et qui se tuent tout le
jour à parler ce jargon obscur. La belle chose de faire entrer
aux conversations du Louvre de vieilles équivoques
ramassées parmi les boues des Halles et de la place Maubert!
La jolie façon de plaisanter pour des courtisans! et qu'un
homme montre d'esprit lorsqu'il vient vous dire: "Madame,
vous êtes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de
trois lieues de Paris, car chacun vous voit de bon il" ,
à cause que Boneuil est un village à trois lieues d'ici!
Cela n'est-il pas bien galant et bien spirituel? Et ceux qui
trouvent ces belles rencontres, n'ont-ils pas lieu de s'en
glorifier?
URANIE: On ne dit pas cela aussi comme une chose spirituelle; et
la plupart de ceux qui affectent ce langage, savent bien
eux-mêmes qu'il est ridicule.
ÉLISE: Tant pis encore, de prendre peine à dire des
sottises, et d'être mauvais plaisants de dessein formé. Je
les en tiens moins excusables; et si j'en étais juge, je sais
bien à quoi je condamnerais tous ces messieurs les
turlupins.
URANIE: Laissons cette matière qui t'échauffe un peu trop,
et disons que Dorante vient bien tard, à mon avis, pour le
souper que nous devons faire ensemble.
ÉLISE: Peut-être l'a-t-il oublié, et que...