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Amphitryon
 
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Acte II
Acte III
 

Amphitryon

Scène II

MERCURE, SOSIE.

MERCURE, sous la forme de Sosie, sortant de la maison d'Amphitryon.

Sous ce minois qui lui ressemble,
Chassons de ces lieux ce causeur,
Dont l'abord importun troublerait la douceur
Que nos amants goûtent ensemble.

SOSIE

Mon cœur tant soit peu se rassure,
Et je pense que ce n'est rien.
Crainte pourtant de sinistre aventure,
Allons chez nous achever l'entretien.

MERCURE

Tu seras plus fort que Mercure,
Ou je t'en empêcherai bien.

SOSIE

Cette nuit en longueur me semble sans pareille.
Il faut, depuis le temps que je suis en chemin,
Ou que mon maître ait pris le soir pour le matin,
Ou que trop tard au lit le blond Phébus sommeille,
Pour avoir trop pris de son vin.

MERCURE

Comme avec irrévérence
Parle des Dieux ce maraut!
Mon bras saura bien tantôt
Châtier cette insolence,
Et je vais m'égayer avec lui comme il faut,
En lui volant son nom, avec sa ressemblance.

SOSIE

Ah! par ma foi, j'avais raison:
C'est fait de moi, chétive créature!
Je vois devant notre maison
Certain homme dont l'encolure
Ne me présage rien de bon.
Pour faire semblant d'assurance,
Je veux chanter un peu d'ici.
Il chante; et lorsque Mercure parle, sa voix s'affaiblit peu à peu.

MERCURE

Qui donc est ce coquin qui prend tant de licence,
Que de chanter et m'étourdir ainsi?
Veut-il qu'à l'étriller ma main un peu s'applique?

SOSIE

Cet homme assurément n'aime pas la musique.

MERCURE

Depuis plus d'une semaine,
Je n'ai trouvé personne à qui rompre les os;
La vigueur de mon bras se perd dans le repos,
Et je cherche quelque dos,
Pour me remettre en haleine.

SOSIE

Quel diable d'homme est-ce ci?
De mortelles frayeurs je sens mon âme atteinte.
Mais pourquoi trembler tant aussi?
Peut-être a-t-il dans l'âme autant que moi de crainte,
Et que le drôle parle ainsi
Pour me cacher sa peur sous une audace feinte?
Oui, oui, ne souffrons point qu'on nous croie un oison:
Si je ne suis hardi, tâchons de le paraître.
Faisons-nous du cœur par raison;
Il est seul, comme moi; je suis fort, j'ai bon maître,
Et voilà notre maison.

MERCURE

Qui va là?

SOSIE

Moi.

MERCURE

Qui, moi?

SOSIE

Moi. Courage, Sosie!

MERCURE

Quel est ton sort, dis-moi?

SOSIE

D'être homme, et de parler.

MERCURE

Es-tu maître ou valet?

SOSIE

Comme il me prend envie.

MERCURE

Où s'adressent tes pas?

SOSIE

Où j'ai dessein d'aller.

MERCURE

Ah! ceci me déplaît.

SOSIE

J'en ai l'âme ravie.

MERCURE

Résolument, par force ou par amour,
Je veux savoir de toi, traître,
Ce que tu fais, d'où tu viens avant jour,
Où tu vas, à qui tu peux être.

SOSIE

Je fais le bien et le mal tour à tour;
Je viens de là, vais là; j'appartiens à mon maître.

MERCURE

Tu montres de l'esprit, et je te vois en train
De trancher avec moi de l'homme d'importance.
Il me prend un désir, pour faire connaissance,
De te donner un soufflet de ma main.

SOSIE

À moi-même?

MERCURE

À toi-même: et t'en voilà certain.
Il lui donne un soufflet.

SOSIE

Ah! ah! c'est tout de bon!

MERCURE

Non: ce n'est que pour rire,
Et répondre à tes quolibets.

SOSIE

Tudieu! l'ami, sans vous rien dire,
Comme vous baillez des soufflets!

MERCURE

Ce sont là de mes moindres coups,
De petits soufflets ordinaires.

SOSIE

Si j'étais aussi prompt que vous,
Nous ferions de belles affaires.

MERCURE

Tout cela n'est encor rien,
Pour y faire quelque pause:
Nous verrons bien autre chose;
Poursuivons notre entretien.

SOSIE

Je quitte la partie.
Il veut s'en aller.

MERCURE

Où vas-tu?

SOSIE

Que t'importe?

MERCURE

Je veux savoir où tu vas.

SOSIE

Me faire ouvrir cette porte.
Pourquoi retiens-tu mes pas?

MERCURE
Si jusqu'à l'approcher tu pousses ton audace,
Je fais sur toi pleuvoir un orage de coups.

SOSIE

Quoi? tu veux, par ta menace,
M'empêcher d'entrer chez nous?

MERCURE

Comment, chez nous?

SOSIE

Oui, chez nous.

MERCURE

Ô le traître!
Tu te dis de cette maison?

SOSIE

Fort bien. Amphitryon n'en est-il pas le maître?

MERCURE

Hé bien! que fait cette raison?

SOSIE

Je suis son valet.

MERCURE

Toi?

SOSIE

Moi.

MERCURE

Son valet?

SOSIE

Sans doute.

MERCURE

Valet d'Amphitryon?

SOSIE

D'Amphitryon, de lui.

MERCURE

Ton nom est.?

SOSIE

Sosie.

MERCURE

Heu? comment?

SOSIE

Sosie.

MERCURE

Écoute:
Sais-tu que de ma main je t'assomme aujourd'hui?

SOSIE

Pourquoi? De quelle rage est ton âme saisie?

MERCURE

Qui te donne, dis-moi, cette témérité
De prendre le nom de Sosie?

SOSIE

Moi, je ne le prends point, je l'ai toujours porté.

MERCURE

Ô le mensonge horrible! et l'impudence extrême!
Tu m'oses soutenir que Sosie est ton nom?

SOSIE

Fort bien: je le soutiens, par la grande raison
Qu'ainsi l'a fait des Dieux la puissance suprême,
Et qu'il n'est pas en moi de pouvoir dire non,
Et d'être un autre que moi-même.
Mercure le bat.

MERCURE

Mille coups de bâton doivent être le prix
D'une pareille effronterie.

SOSIE

Justice, citoyens! Au secours! je vous prie.

MERCURE

Comment, bourreau, tu fais des cris?

SOSIE

De mille coups tu me meurtris,
Et tu ne veux pas que je crie?

MERCURE

C'est ainsi que mon bras.

SOSIE

L'action ne vaut rien:
Tu triomphes de l'avantage
Que te donne sur moi mon manque de courage;
Et ce n'est pas en user bien.
C'est pure fanfaronnerie
De vouloir profiter de la poltronnerie
De ceux qu'attaque notre bras.
Battre un homme à jeu sûr n'est pas d'une belle âme;
Et le cœur est digne de blâme
Contre les gens qui n'en ont pas.

MERCURE

Hé bien! es-tu Sosie à présent? qu'en dis-tu?

SOSIE

Tes coups n'ont point en moi fait de métamorphose;
Et tout le changement que je trouve à la chose,
C'est d'être Sosie battu.

MERCURE

Encor? Cent autres coups pour cette autre impudence.

SOSIE

De grâce, fais trêve à tes coups.

MERCURE

Fais donc trêve à ton insolence.

SOSIE

Tout ce qu'il te plaira; je garde le silence:
La dispute est par trop inégale entre nous.

MERCURE

Es-tu Sosie encor? dis, traître!

SOSIE

Hélas! je suis ce que tu veux;
Dispose de mon sort tout au gré de tes vœux:
Ton bras t'en a fait le maître.

MERCURE

Ton nom était Sosie, à ce que tu disais?

SOSIE

Il est vrai, jusqu'ici j'ai cru la chose claire;
Mais ton bâton, sur cette affaire,
M'a fait voir que je m'abusais.

MERCURE

C'est moi qui suis Sosie, et tout Thèbes l'avoue:
Amphitryon jamais n'en eut d'autre que moi.

SOSIE

Toi, Sosie?

MERCURE

Oui, Sosie; et si quelqu'un s'y joue,
Il peut bien prendre garde à soi.

SOSIE

Ciel! me faut-il ainsi renoncer à moi-même,
Et par un imposteur me voir voler mon nom?
Que son bonheur est extrême
De ce que je suis poltron!
Sans cela, par la mort.!

MERCURE

Entre tes dents, je pense,
Tu murmures je ne sais quoi?

SOSIE

Non. Mais, au nom des Dieux, donne-moi la licence
De parler un moment à toi.

MERCURE

Parle.

SOSIE

Mais promets-moi, de grâce,
Que les coups n'en seront point.
Signons une trêve.

MERCURE

Passe;
Va, je t'accorde ce point.

SOSIE

Qui te jette, dis-moi, dans cette fantaisie?
Que te reviendra-t-il de m'enlever mon nom?
Et peux-tu faire enfin, quand tu serais démon,
Que je ne sois pas moi? que je ne sois Sosie?

MERCURE

Comment, tu peux.

SOSIE

Ah! tout doux:
Nous avons fait trêve aux coups.

MERCURE

Quoi? pendard, imposteur, coquin.

SOSIE

Pour des injures,
Dis-m'en tant que tu voudras:
Ce sont légères blessures,
Et je ne m'en fâche pas.

MERCURE

Tu te dis Sosie?

SOSIE

Oui. Quelque conte frivole.

MERCURE

Sus, je romps notre trêve, et reprends ma parole.

SOSIE

N'importe, je ne puis m'anéantir pour toi,
Et souffrir un discours si loin de l'apparence.
Être ce que je suis est-il en ta puissance?
Et puis-je cesser d'être moi?
S'avisa-t-on jamais d'une chose pareille?
Et peut-on démentir cent indices pressants?
Rêvé-je? est-ce que je sommeille?
Ai-je l'esprit troublé par des transports puissants?
Ne sens-je pas bien que je veille?
Ne suis-je pas dans mon bon sens?
Mon maître Amphitryon ne m'a-t-il pas commis
À venir en ces lieux vers Alcmène sa femme?
Ne lui dois-je pas faire, en lui vantant sa flamme,
Un récit de ses faits contre nos ennemis?
Ne suis-je pas du port arrivé tout à l'heure?
Ne tiens-je pas une lanterne en main?
Ne te trouvé-je pas devant notre demeure?
Ne t'y parlé-je pas d'un esprit tout humain?
Ne te tiens-tu pas fort de ma poltronnerie
Pour m'empêcher d'entrer chez nous?
N'as-tu pas sur mon dos exercé ta furie?
Ne m'as-tu pas roué de coups?
Ah! tout cela n'est que trop véritable,
Et plût au Ciel le fût-il moins!
Cesse donc d'insulter au sort d'un misérable,
Et laisse à mon devoir s'acquitter de ses soins.

MERCURE

Arrête, ou sur ton dos le moindre pas attire
Un assommant éclat de mon juste courroux.
Tout ce que tu viens de dire
Est à moi, hormis les coups.

SOSIE
Ce matin du vaisseau, plein de frayeur en l'âme,
Cette lanterne sait comme je suis parti.
Amphitryon, du camp, vers Alcmène sa femme
M'a-t-il pas envoyé?

MERCURE
Vous en avez menti:
C'est moi qu'Amphitryon députe vers Alcmène,
Et qui du port Persique arrive de ce pas;
Moi qui viens annoncer la valeur de son bras
Qui nous fait remporter une victoire pleine,
Et de nos ennemis a mis le chef à bas;
C'est moi qui suis Sosie enfin, de certitude,
Fils de Dave, honnête berger;
Frère d'Arpage, mort en pays étranger;
Mari de Cléanthis la prude,
Dont l'humeur me fait enrager.
Qui dans Thèbes ai reçu mille coups d'étrivière,
Sans en avoir jamais dit rien,
Et jadis en public fus marqué par derrière,
Pour être trop homme de bien.

SOSIE

Il a raison. à moins d'être Sosie,
On ne peut pas savoir tout ce qu'il dit;
Et dans l'étonnement dont mon âme est saisie,
Je commence, à mon tour, à le croire un petit.
En effet, maintenant que je le considère,
Je vois qu'il a de moi taille, mine, action.
Faisons-lui quelque question,
Afin d'éclaircir ce mystère.
Parmi tout le butin fait sur nos ennemis,
Qu'est-ce qu'Amphitryon obtient pour son partage?

MERCURE

Cinq fort gros diamants, en nœud proprement mis,
Dont leur chef se parait comme d'un rare ouvrage.

SOSIE

À qui destine-t-il un si riche présent?

MERCURE

À sa femme; et sur elle il le veut voir paraître.

SOSIE

Mais où, pour l'apporter, est-il mis à présent?

MERCURE

Dans un coffret, scellé des armes de mon maître.

SOSIE

Il ne ment pas d'un mot à chaque repartie,
Et de moi je commence à douter tout de bon.
Près de moi, par la force, il est déjà Sosie;
Il pourrait bien encor l'être par la raison.
Pourtant, quand je me tâte, et que je me rappelle,
Il me semble que je suis moi.
Où puis-je rencontrer quelque clarté fidèle,
Pour démêler ce que je voi?
Ce que j'ai fait tout seul, et que n'a vu personne,
À moins d'être moi-même, on ne le peut savoir.
Par cette question il faut que je l'étonne:
C'est de quoi le confondre, et nous allons le voir.
Lorsqu'on était aux mains, que fis-tu dans nos tentes,
Où tu courus seul te fourrer?

MERCURE

D'un jambon.

SOSIE

L'y voilà!

MERCURE

Que j'allai déterrer,
Je coupai bravement deux tranches succulentes,
Dont je sus fort bien me bourrer;
Et joignant à cela d'un vin que l'on ménage,
Et dont, avant le goût, les yeux se contentaient,
Je pris un peu de courage,
Pour nos gens qui se battaient.

SOSIE

Cette preuve sans pareille
En sa faveur conclut bien;
Et l'on n'y peut dire rien,
S'il n'était dans la bouteille.
Je ne saurais nier, aux preuves qu'on m'expose,
Que tu ne sois Sosie, et j'y donne ma voix.
Mais si tu l'es, dis-moi qui tu veux que je sois?
Car encor faut-il bien que je sois quelque chose.

MERCURE

Quand je ne serai plus Sosie,
Sois-le, j'en demeure d'accord;
Mais tant que je le suis, je te garantis mort,
Si tu prends cette fantaisie.

SOSIE

Tout cet embarras met mon esprit sur les dents,
Et la raison à ce qu'on voit s'oppose.
Mais il faut terminer enfin par quelque chose;
Et le plus court pour moi, c'est d'entrer là dedans.

MERCURE

Ah! tu prends donc, pendard, goût à la bastonnade?

SOSIE

Ah! qu'est-ce ci? grands Dieux! il frappe un ton plus fort,
Et mon dos, pour un mois, en doit être malade.
Laissons ce diable d'homme, et retournons au port.
Ô juste Ciel! j'ai fait une belle ambassade!

MERCURE

Enfin, je l'ai fait fuir; et sous ce traitement
De beaucoup d'actions il a reçu la peine.
Mais je vois Jupiter, que fort civilement
Reconduit l'amoureuse Alcmène.


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